Le web de l'Humanité Accueil Archives Recherche Aujourd'hui

L'Humanité quotidien

21 Mai 2001 - INTERNATIONAL

Guerre d'Algérie. Polémique. Le Figaro tente, sur deux pages, de décrédibiliser le contenu d'ensemble du livre du général tortionnaire.

Affaire Aussaresses : la diversion du Figaro

En fait de " révélations ", le journal s'efforce de jeter le doute sur la santé mentale d'Aussaresses, et par là de contrecarrer l'effet politique que le récit de ses atrocités a produit dans l'opinion.

" Aussaresses sera-t-il le seul poursuivi par la justice ? " interrogeait Lucien Degoy dans l'Humanité au lendemain de la décision du procureur de la République de Paris d'engager des poursuites contre le général tortionnaire, non pas d'ailleurs pour les crimes qu'il avoue avoir commis mais pour " l'apologie " qu'il en fait dans son ouvrage et dans les nombreux entretiens qu'il a accordés à plusieurs médias ? (1) La question mérite d'être reposée - et précisée - quand le Figaro daté de samedi s'emploie, à coups de prétendues " révélations sur l'affaire Aussaresses ", à tenter de décrédibiliser l'ensemble du contenu de son livre, non pas - on s'en doute - par souci de " vérité " historique mais bien plutôt pour essayer de faire en sorte que celle-ci devienne la plus floue et la plus inaccessible possible. Imaginons un instant - quand ni le chef de l'Etat ni le premier ministre n'ont accédé jusqu'ici à la demande de " condamnation de la responsabilité " des gouvernements de l'époque dans ce qui fut alors accompli " au nom de la France " - que celui qui a craché le plus crûment " le morceau " sur la réalité de la torture et des exécutions sommaires qu'il pratiqua " sur ordre " ne soit qu'un homme " qui semble ne plus posséder toutes ses facultés " ?

sa manière, le Figaro donne lui-même la clé de toute l'entreprise : " A-t-il cédé (Aussaresses), avec ce livre, au désir de répondre à la campagne qui, depuis des mois, dans la presse communiste en particulier, s'efforce de présenter sous le jour le moins favorable l'action de l'armée française en Algérie ? " Une " campagne " qui, selon Claude Jacquemart, " s'essoufflait ", " Jacques Chirac ayant mis un point final à la polémique en répliquant au président algérien Bouteflika (qu'il n'était pas question que la France) batte sa coulpe pour son action pendant la guerre d'Algérie ". " Et voici, poursuit-il, que la polémique rebondit, du seul fait du général Aussaresses. " Autrement dit - nonobstant les milliers de témoignages, les déclarations du général Massu lui-même parlant de " pratique systématique et institutionnalisée " de la torture, les débats qui n'ont pas cessé dans tout le pays depuis le témoignage de Louisette Ighilahriz et la publication du premier Appel des douze le 31 octobre dernier dans nos colonnes, les sondages mettant en relief la volonté ultramajoritaire de l'opinion de voir condamner la pratique de la torture, de ceux qui l'ordonnèrent comme de ceux qui la pratiquèrent -, tout ne " tiendrait " qu'à un fil, aux écrits d'un seul homme dont " le livre " même aurait été " réécrit ".

Ce mauvais remake d'une vision de " complot " fomenté par " l'anti-France " (qui fleure bon l'après-68 vu par le même journal) est nourri de quelques " pièces à conviction " qui méritent le détour. Ainsi, Georges Fleury, qui détient " le premier jet " des " Mémoires " d'Aussaresses, et qui réalisa le premier entretien avec lui, le 26 juin 2000 dans le Journal du dimanche - placé ici dans le rôle du détenteur de la vérité originelle trahie par un tiers " depuis longtemps rompu à l'art de la négritude " (sic) (2) -, rappelle d'abord qu'il a pu " titrer " ce fameux entretien : " Torture : tout le monde savait ". Dont acte. Interrogé ensuite sur les " différences " entre les deux " versions ", il répond : " Elles portent surtout sur la façon de présenter les tragiques événements de 1957. Dans sa première version, le général Aussaresses ne s'étendait guère sur les détails techniques de la torture. " Rien qui ne démente donc, par exemple, le fait qu'il ait exécuté Ben M'Hidi ou Boumendjel. Et enfin : " Voulez-vous insinuer qu'Aussaresses aurait été manipulé ? " Réponse : " On ne manipule pas un homme des services secrets, un intime de Jacques Foccart, qui, durant trois décennies, a passé son temps à manipuler les autres [...] ".

Tout le reste est de la même veine : le Figaro détaille " une série d'erreurs et d'approximations " - il en est, il est vrai, et surtout de terribles mensonges, comme celui concernant la mort de Maurice Audin - tout en indiquant, au détour d'une phrase, qu'elles " ne remettent pas en cause le fond du livre ". Tout juste apprendra-t-on, en fait de " révélations " dans cette double page, qu'Aussaresses a pu " s'enticher d'une prostituée ", qu'il aurait abusé de repas trop arrosés, et qu'il éprouverait aujourd'hui une sorte de fascination pour Christine Deviers-Joncours. " Erreurs, approximations " ? On a envie de dire : " D'accord, mais alors mettons tout sur la table " : le rôle des gouvernements de l'époque, le fait que la torture, selon le mot de Pierre Vidal-Naquet, soit devenue alors une sorte " d'institution souterraine " de la République, la gangrenant toute, et permettant que le pire - "des actes dont les gens de ma génération, dit Jean-Pierre Vernant (3), pensaient que, seuls, les nazis étaient capables " - soit accompli, ou parlons encore ce que furent précisément les relations entre les pouvoirs en place de 1954 à 1962 et la hiérarchie militaire...

La véritable " affaire Aussaresses " - dont Florence Beaugé, dans le Monde daté des 20-21 mai, souligne (elle qui recueillit longuement son témoignage à l'automne dernier) que " les révélations sont bien les siennes " et que " personne ne peut avoir inventé toutes (les) précisions terrifiantes " qu'il donne - est ailleurs : dans le fait qu'" en démocratie, tout procède du politique et tout y revient ", pour reprendre un mot de Stéphane Rozès, dans l'entretien accordé à l'Humanité à l'occasion de la parution du sondage CSA indiquant que, pour 56 % des Français, le président de la République et le premier ministre " doivent condamner solennellement la responsabilité des gouvernements de l'époque dans la pratique de la torture pendant la guerre d'Algérie (4). Le directeur de CSA-Opinion ajoutait : " Pour les Français, l'effet Aussaresses n'aura pas tant été moral que politique. Son livre, s'il a choqué, a surtout remis les politiques de l'époque au cour du dossier. Seuls ceux d'aujourd'hui sont en mesure de le solder. " C'est de cela, et, sur un tout autre plan, de " la condamnation " demandée de nouveau vendredi par les Douze (5) que le Figaro ne semble surtout pas vouloir entendre parler.

Jean-Paul Monferran.

(1) Voir le Parisien du 19 mai 2001.

(2) Il faut savoir, pour apprécier le caractère abject de cette formulation, que le romancier Claude Ribbe (qui a démenti d'ailleurs, samedi, avoir en partie réécrit le manuscrit du général Aussaresses) est martiniquais.

(3) cf. l'Humanité du 18 mai 2001.

(4) cf. l'Humanité du 14 mai 2001.

(5) cf. l'Humanité du 18 mai 2001.


ACCUEIL | DERNIER NUMERO | ARCHIVES | RECHERCHE

Page réalisée par Intern@tif - Lundi 21 Mai 2001