l'Humanité Dimanche, 12 juin 1960

Demain à Alger ouverture du procès d'Akkache et Alleg

C'est demain que doit s'ouvrir devant le tribunal des forces armées d'Alger le procès d'Amed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien, ainsi que d'autres dirigeants ou sympathisants de ce parti. Henri Alleg, directeur du quotidien « Alger Républicain », sera également jugé. Les accusés seront défendus par Mes Henri Douzon, Léo Matarrasso et Roger Dosse.

On prête au commissaire du gouvernement l'intention de demander la disjonction du cas de Maurice Audin, cité « par contumace ».

Mme Audin doit être assistée par le bâtonnier Thorp et Me Borker.

 


l'Humanité, lundi 13 juin 1960

UN GRAND PROCÈS S'OUVRE

CE MATIN A ALGER

-- PRINCIPAUX ACCUSÉS : Ahmed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien, Henri Alleg, auteur de " La Question "

-- ENTRE EUX, UNE PLACE VIDE : celle du jeune savant algérien Maurice Audin

(De notre envoyée spéciale Madeleine RIFFAUD)

ALGER, 12 juin. -- Parlons-en donc, tant que nous pouvons en parler, car il y aurait beaucoup à en dire.

En effet, l'on prête au tribunal militaire d'Alger l'intention de décréter l'interdiction aux journalistes de rendre compte des débats du procès Ahmed Akkache et d'Alleg, qui commence lundi matin.

(SUITE EN PAGE 4.)

 

LE PROCÈS AKKACHE-ALLEG S'OUVRE CE MATIN A ALGER

(Suite de la page 1)

C'est un étrange, c'est un grand procès qui s'ouvre au cur d'Alger.

Le principal accusé : Ahmed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien, arrêté depuis 1957... Il fut soumis alors à ce qui a pris désormais ce nom général qui laisse tout entendre : « La question ».

Autour d'Ahmed Akkache, on a réuni de façon assez disparate semble-t-il, des hommes et une femme, communistes algériens ou sympathisants, qui furent arrêtés à diverses périodes et dans des affaires différentes de celle du secrétaire du P.C.A.

Parmi eux, un nom célèbre, un visage que les journaux du monde entier ont reproduit : « L'accusé » Henri Alleg auquel tout à l'heure, à Paris, « l'Union internationale des Journalistes » décernera son Prix 1960 pour La Question, écrit en prison comme jadis Fucik composa Ecrit sous la potence. Reportages faits en lettres de sang aux portes de la mort...

Une place vide

Cependant entre Akkache et Alleg, une place est vide, à Alger, au banc des accusés : celle du jeune savant algérien Maurice Audin, fantôme que les militaires s'obstinent, après le renvoi du procès de 1959 à vouloir condamner « par contumace » comme s'il était « en fuite ».

Voilà brossée la toile de fond.

L'accusé Akkache va se lever face aux juges et aux journalistes venus là de tous les horizons politiques et aussi de toute l'Europe.

Qui est Ahmed Akkache ? Il n'a guère que 35 ans. Il est secrétaire du P.C.A. qui fut dissous le 12 septembre 1955. Akkache est Kabyle, fils de paysans qui furent, expropriés pour avoir participé à la grande révolte de 1871 déclenchée au moment de la Commune de Paris.

Il eut une enfance pauvre, tour à tour berger à l'âge de 7 ans, puis porteur, puis copiste. Plus tard, s'acharnant à étudier coûte que coûte, il devint instituteur. Des l'âge de 25 ans, il était au bureau Politique de son Parti et dirigeait son journal Liberté.

Il est inculpé « d'atteinte à la sureté intérieure de l'État et de reconstitution de ligue dissoute ».

Le Parti Communiste Algérien

Qui est le Parti dont Ahmed Akkache est l'un des secrétaires? Pour bien comprendre ce procès, sans doute n'est-il pas inutile de rappeler des textes qui furent publiés partout à l'époque. De tout, temps le P.C.A. a demandé l'indépendance de l'Algérie et a été le Parti de l'union de toutes les forces nationales algériennes, sans distinction de classes ou d'origines. Dès le début de la lutte armée en novembre 1954, il a participé à celle-ci dans les régions où l'insurrection avait éclaté. En juin 1955, il formait ses propres groupes armés nommés « Combattants de la Libération ».

Plus tard, en juillet 1956, la presse rendait publique une lettre du P.C.A. au F.L.N. : « Les groupes armés des campagnes et les groupes d'action des villes dirigés par les communistes et faisant partie des « Combattants de la Libération » s'intègrent dans l'A.L.N. et acceptent le contrôle du F.L.N.

Les militants communistes qui sont déjà dans l'A.L.N. ou en feront partie n'auront plus de liens organiques ou de liens politiques organisés avec le P.C.A. jusqu'à la fin de la lutte acharnée de libération sans toutefois renoncer à leur idéal et à leurs conceptions ».

Dans un même souci unitaire, le P.C.A. demanda à ses militants travaillant dans les syndicats de se joindre à l'U.G.T.A. Le P.C.A. dénonçait en même temps avec violence « le travail de division » du M.N.A. de Messali Hadj.

Le soutien du P.C.A. au F.L.N. fut et est encore d'autant plus résolu, comme chacun sait que ces deux organisations ont dans leurs programmes de nombreux points communs : « Indépendance nationale de l'Algérie, République algérienne démocratique et sociale, réforme agraire, droits des Européens d'Algérie à la citoyenneté algérienne, rapports nouveaux avec la France basés sur la liberté, l'égalité, le profit mutuel, unité nord-africaine, accord sur les principes de Bandoeng et de la conférence afro-asiatique du Caire, etc. »

Le P.C.A. (ce n'est un mystère pour personne) apporte son soutien au G.P.R.A. au sein duquel il a exprimé le désir de prendre ses responsabilités comme il les a prises dans le combat au cours duquel de nombreux communistes algériens sont tombés, soit dans les djebels, soit sous la guillotine.

Voilà, bien brièvement esquissé, ce que tout journaliste un tant soit peu averti sait du P.C.A.

Or, le procès d'aujourd'hui a ceci de surprenant que l'on n'y verra, aux côtés du secrétaire kabyle Akkache, que des militants ou sympathisants d'origine européenne... Comme l'affaire de ceux-ci n'a rien à voir avec celle d'Akkache, d'aucuns se demandent, si l'on n'a pas voulu donner-là aux spectateurs algériens une fausse image du Parti Communiste Algérien qui, s'il n'a jamais repoussé, bien au contraire, l'aide des Algériens de toutes origines qu'il a éduqués, est formé, en très grande partie, de militants d'origine musulmane ?

L'auteur de " La Question "

Quoi qu'il en soit, pour revenir à l'accusé de cet étrange procès, le plus en vue après Ahmed Akkache, disons quelques mots d'Alleg, un « Européen », justement, mais qui considère l'Algérie comme sa patrie.

Il sera à la barre pour avoir -- directeur d'Alger Républicain -- lutté sans relâche et légalement, pour faire reparaître ce journal qui s'attachait à dire la vérité, à éclairer les consciences troublées et empoisonnées par l'Algérie en proie aux ultras. Alleg a dit maintes fois qu'il ne nie point être membre du P.C.A., mais que son seul travail, son seul souci, fût d'aller, d'Alger à Paris, de chez Guy Mollet chez M. Albert Bayet, pour que son journal sorte de nouveau des presses. C'est seulement lorsqu'il apprit qu'il allait faire l'objet d'une assignation à résidence, qu'il entra dans l'illégalité en septembre 1956. Il prévint même alors le ministre de l'Information.

Quant il fut pris, il refusa de donner les noms des amis qui l'avaient logé. C'est pourquoi il subit « la question » dans la « maison de la mort » d'El Biar. Loin de s'effondrer, il continua son métier de journaliste en dénonçant, face au inonde entier, les tortures et les tortionnaires. Son livre, saisi, fut néanmoins dans toutes les mains. Malraux s'émut lui-même... Autant en a emporté le sang d'une guerre que les ultras ne veulent point faire finir.

Mais voici qu'Audin -- qu'Alleg aperçut pour la dernière fois, blême et chancelant, le 12 juin 1957, il y a trois ans -- est appelé aujourd'hui parmi les accusés. Le commissaire du gouvernement va-t-il « disjoindre son cas » de celui des autres ? C'est probable, si grande, dans le cas contraire, serait l'émotion en France et dans, le monde. Alors que les témoins au procès de Lille, n'ont pu dire ce qu'ils savent sur la mort du jeune savant... Alors que leurs révélations, parues dans la presse, ont ranimé l'indignation des gens de ce pays... alors que l'instruction des coupables à Rennes, est en cours...

Nous avons parlé de trois accusés Il y a encore d'autres visages, dans ce box, de dirigeants, de militants et de sympathisants du P.C.A. Ce sont André Moine, Caballero, G. Catoni, C. Tiffou, F. Boillat, C. Buono, Jeanne Jordet (les trois derniers en liberté provisoire).

Le rideau se lève sur ce procès qui intéresse l'Algérie et la France tout entières. La France où l'opinion publique exige de plus en plus haut, et dans une unité grandissante, qu'il soit mis fin à un conflit moyenâgeux et atroce pour tous.

L'Algérie où les ultras s'agitent à nouveau, l'Algérie seul pays à qui l'on refuse le droit, jadis admis par de Gaulle lui-même, de décider de son destin...

L'Algérie où disparaissent des milliers d'Audin. Où des jeunes filles comme Djemila Boupacha ont subi, il y a quelques semaines (1) ce qu'Alleg et Akkache subirent en 1957.

Le rideau d'un procès se lève, s'entrouvre sur l'infini atroce de la guerre.

Et c'est la guerre qu'il nous faut faire cesser, c'est nos fils qu'il nous faut faire -- avec la paix -- revenir...

Ce sont les tortionnaires qu'il faut, à quelque échelon qu'ils soient, au nom de la France condamner...

" Vous ne pouvez pas juger un mort ! "

Dimanche, le bâtonnier Thorp a été accueilli à l'aéroport par ses confrères parisiens et par la frêle silhouette courageuse, le visage pâle de celle qui a perdu, il y a exactement trois ans aujourd'hui, le mari qu'elle aimait.

Tout à l'heure, à l'ouverture du procès d'Akkache et d'Alleg, quand le président aura appelé dans le vide l'accusé Maurice Audin, c'est Josette Audin qui se lèvera à sa place, ainsi que la loi l'y autorise, Elle doit pouvoir expliquer au tribunal pourquoi son mari est absent. Les journaux d'Alger, hier, l'annonçaient d'ailleurs en première page.

M. R.

(1) cf "Le Monde", 2 juin 1960.

 


le Monde, mardi 14 juin 1960

Le Monde page seize 14 juin 1960

TUMULTE AU PROCÈS DU PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN

-- Le commissaire du gouvernement demande et obtient le huis clos

-- La défense : « de toute façon, ce qui sera dit ici sera connu du monde entier »

De notre envoyé spécial JEAN-MARC THÉOLLEYRE

Alger, 13 juin. - Le commissaire du gouvernement a demandé et obtenu le huis clos pour le procès des membres de l'ancien parti communiste algérien, ouvert ce matin lundi devant le tribunal permanent, des forces armées d'Alger.

Mais au même instant la défense faisait savoir qu'elle prenait sur elle de rendre publique « au monde entier » l'intégralité de ce qui se dirait devant le tribunal.

En moins d'une heure le ton, qui avait été anodin lors de l'interrogatoire d'identité, s'est singulièrement élevé, pour atteindre souvent au tumulte. La défense, en effet a naturellement engagé le combat sur cette demande de huis clos invoquée dans l'intérêt de l'ordre public. C'est dire tout de suite que les noms d'Henri Alleg et de Maurice Audin ont pris le pas sur ceux des autres accusés. Les mots de torture et d'assassinat ont été lancés. Les avocats se sont fait rappeler à l'ordre, y compris le bâtonnier Thorp, qui, en robe, était proche de Mme Audin, sa cliente assise, modestement vêtue. Elle était entrée peu avant les accusés, qui, dès leur arrivée lui avaient souri et, avaient échangé avec elle des poignées de main chaleureuses.

Il y avait donc Henri Alleg, petit, le front haut sous une chevelure rousse, courte et drue. Il y avait Akkache, Tiffou, Buono, Boillat, Moine, Caballero et Catogni. Seule Jeanne Jornet, qui attend la naissance d'un enfant, n'était pas présente.

Le président appelle : « Audin Maurice »

On avait donc commencé par l'interrogatoire d'identité, préambule banal, jusqu'au moment où, tous les présents ayant confirmé leurs noms, dates et, lieux de naissance, le président Catherineau appela : " Audin, Maurice. " Me Thorp qui attendait cet instant, se lève.

« Monsieur le président, dit-il, Mme Audin est là pour expliquer au tribunal les raisons de l'absence de son mari.

-- Nous verrons tout à l'heure », répond le président.

Le ton était encore neutre.

Il commença de ne plus l'être lorsque, après lecture de l'ordre de convocation du tribunal, le commandant Franchi, commissaire du gouvernement, se leva pour requérir le huis clos, aux termes de l'article 72 du code de justice militaire en invoquant le cas d'une publicité dangereuse pour l'ordre public. Et d'ajouter :

« J'apporte de l'eau à vos moulins en vous fournissant la preuve de ce danger. C'est un tract diffusé ces jours-ci pour appeler des manifestations à l'occasion de ce procès. Je le verse sur le bureau du tribunal. »

Me Thorp intervient :

« Le cas de Mme Audin est différent, dit-il, et je ne pense pas que le huis clos puisse concerner la déclaration qu'elle a à faire sur l'absence de son mari, déclaration qui entre dans le cadre de l'interrogation d'identité, puisque c'est à celte occasion que l'absence a été constatée. »

L'atmosphère s'échauffe quand le commissaire du gouvernement sèchement, réplique :

« Je vous avise que la défense n'a aucun droit de s'opposer au huis clos, qui doit être décidé selon la conscience des juges. »

Me MATARASSO : vous voulez le huis clos pour condamner un mort,

Mes Matarasso, Douzon et Dosse bondissent. Tous les trois réclament la parole pour plaider sur cette demande de huis clos. Celle-ci nécessite un jugement, toutes les parties ayant été entendues.

Et c'est, après une première suspension, un dépôt de conclusions. Le bâtonnier Thorp, au nom de Mme Audin, demande que celle-ci soit entendue avant la décision sur le huis clos. On invoque l'article 630 du code de procédure pénale qui autorise les parents ou amis à présenter l'excuse d'un absent lorsque ce dernier se trouve dans l'impossibilité absolue de déférer à la convocation de ses juges. Le tribunal néanmoins ne statue pas. Le président dit seulement à Me Thorp, qui lui a remis ses conclusions sans avoir eu le temps de les développer : « Vous ne pouvez rien dire sur le huis clos, et pour l'instant le tribunal va délibérer sur ce point. »

-- Non ! crie le bâtonnier.

-- C'est trop facile », renchérit le choeur de la défense.

C'est le tumulte. On entend :

« Nous demandons qu'il nous soit donné acte de votre refus de statuer sur des conclusions. »

Acte est donné.

A quoi le commissaire du gouvernement réplique par une autre demande de donner acte du fait que le bâtonnier Thorp n'est pas constitué dans cette affaire, où Mme Audin n'est pas accusée.

Me Matarasso : « Vous voulez le huis clos pour condamner un mort. »

Du coup l'agitation gagne le banc des accusés, d'où Alleg avec de grands gestes, crie à son tour : « Vous avez peur de ce mort. » Et Akkache : « Ce sont les assassins et les tortionnaires que l'on protège encore et toujours... »

Les rappels à l'ordre pleuvent sur ce tumulte. Le bâtonnier Thorp reçoit son lot et réplique comme sous un outrage : « Quarante années de barre m'ont permis de connaître la portée et la signification de mon serment d'avocat. »

 

Le président fait évacuer le public

Mais déjà le président l'interrompt en annonçant que le tribunal va sur-le-champ délibérer sur le huis clos.

Le tumulte reprend de plus belle. On entend : « Les assassins et les tortionnaires... »

Du coup le président fait évacuer la salle ou plus exactement le public, où se trouvent avec quelques femmes voilées un certain nombre d'Européennes et aussi le consul des Etats-Unis.

Et Me Matarasso entame une ardente intervention :

« Je n'ai jamais vu de pareilles façons, dit-il. Un réflexe de peur ! Croyez-vous que les gens seront convaincus du jugement que vous prononcerez dans de telles conditions ?... Je sais très bien les raisons de l'inquiétude de M. le commissaire du gouvernement. On sait que la défense a l'intention d'évoquer ici deux aspects du procès : les tortures et une forme d'activité politique. »

Désignant Alleg, Me Matarasso poursuit :

« Vous avez devant vous un homme dont le monde entier connait l'existence et le cas. Il a écrit un livre qui s'appelle la Question, qui a été vendu à cent soixante-dix mille exemplaires et traduit en dix-sept langues. Il y a dénoncé ses tortionnaires. Je les cherche vainement en face de moi depuis trois ans, ces hommes courageux. Qu'ils viennent me dire en face qu'ils ont été calomniés. Mais c'est bien de cela qu'on a peur, de ce que les accusations d'Alleg ne soient pas contraires à la vérité... Mais à tous les procès intentés, diffamation ou autres, on s'est toujours dérobé. »

Me Matarasso rappelle la déclaration faite à la fin de 1957 par MM Jean-Paul Sartre, François Mauriac, Roger Martin du Gard et André Malraux, demandant à propos des tortures que la lumière soit faite « dans des conditions d'impartialité et de publicité ». Et l'avocat, reprend :

« Ces conditions nous ont toujours été lâchement refusées ou interdites. Mais on n'avait pas atteint encore le cynisme d'aujourd'hui. Car enfin que veut-on, sinon permettre à ceux qui ont torturé Alleg, assassiné Audin, de continuer ? Ceux-ci ont subi leur calvaire, mais d'autres le gravissent à leur suite. »

Nouveau rappel à l'ordre à la demande du commissaire du gouvernement.

Me Matarasso. -- J'ai prêté en effet le serment de m'exprimer avec décence et modération. Mais allez-vous demander de dénoncer la torture sur le ton où l'on plaide une affaire de justice de paix ? »

Et c'est alors qu'il lance :

« Il faut que le tribunal sache que de toute façon tout ce qui sera dit ici sera connu dans le monde entier. Nous en prenons la responsabilité, quoi qu'il puisse nous en coûter. »

Et il dit encore :

« L'armée ne pâtira en rien de ce qui pourrait se plaider dans cette enceinte. Il n'est pas trop tard pour son honneur qu'un certain nombre de choses soient étalées publiquement. »

Mes Douzon et Dosse développent ensuite le premier pour Akkache, le second pour André Moine, les mêmes conclusions. Leurs arguments sont semblables à ceux de Me Matarasso. Me Dosse demande notamment : « Veut-on dire que la justice à Alger ne peut pas être rendue normalement. S'il en était ainsi il fallait juger en métropole. »

Et Me Douzon :

« L'armée française, par le huis clos, entend-elle admettre et excuser certaines choses ? La nation est plus importante qu'un préjugé de caste. Si vous refusez la vérité vous condamnez en même temps la guerre que vous menez. »

Les accusés, invités à parler à leur tour, protestent eux aussi contre la mesure de huis clos.

La parole est aux accusés. Tous sont hostiles au huis clos.

Akkache est, dans le ton et les termes, le plus violent : « Nous sommes des Algériens et non des Français. Nous ne reconnaissons que la compétence du gouvernement provisoire de la République algérienne. On nous a traité d'assassins, de bandits et de terroristes, Où sont-ils les assassins et les bandits ? Au château de Sésini, j'ai subi la torture pendant six jours en avril 1957. Il y avait avec moi Omar Djegri. J'accuse ceux qui ont assassiné Maurice Audin d'avoir également assassiné Omar Djegri. »

 

HENRI ALLEG : une astuce de bas étage.

C'est maintenant au tour d'Henri Alleg : « C'est une astuce de bas étage, dit l'ancien directeur d'Alger républicain, que l'on emploie pour empêcher que la vérité soit dite sur certaines méthodes employées J'ai dit dans mon livre quels avaient été nies tortionnaires. »

Le président : « Je vous demande de vous taire ! » Et de faire appeler les gardes.

Et l'on entend aussi la voix menue de Mme Audin :

« Appelez donc Maurice Audin pour qu'il s'explique aussi. Je demande à être entendue. » Le reste des mots se perd dans le tumulte.

Finalement, sur l'ordre du président, Akkache et Alleg sont expulsés du prétoire menottes aux mains, tandis que le tribunal se retire pour délibérer sur le huis clos.

Une demi-heure plus tard il revient en séance. On fait ramener les deux expulsés, et c'est la lecture du jugement : le huis clos est prononcé.

Les défenseurs font savoir qu'ils souhaitent une suspension pour examiner dans quelles conditions ils vont pouvoir demeurer à la barre.

A quoi le président répond : « Je vous commettrai d'office. »

Me Douzon. -- Attention, nous ne sommes pas du barreau d'Alger. »

L'audience est renvoyée à 15 heures, mais cette fois à huis clos.

-------------------------------

UNE DÉCLARATION DE Mme AUDIN

Alger, 13 juin (U.P.I.). Dans une déclaration à la presse à l'issue de l'audience, Mme Maurice Audin a dit, notamment : " J'étais venue ici comme le code m'y autorise, assistée de mon avocat, Me William Thorp, pour exposer les raisons de l'absence de mon mari, Maurice Audin.

« Le président ayant refusé à mon avocat de m'assister et ayant rejeté son droit à la défense, j'ai décidé de quitter l'audience en signe de protestation indignée. Privée de ce concours, je me réserve de me pourvoir en cassation contre le jugement à intervenir... »

Mme Audin ajoute qu'elle avait la « certitude » de la mort de son mari, et que celui-ci avait été étranglé.

« Cette certitude a été établie d'une façon très claire par une déclaration de M. Paul Teitgen, ancien secrétaire de la police à Alger, et publiée dans le Monde », a conclu Mme Audin.


l'Echo d'Alger, 14 juin 1960

DÉCISION DU TRIBUNAL MILITAIRE D'ALGER

Le procès Henri ALLEG se déroule à huis clos...

Après 3 heures de débats tumultueux

Disjonction des cas AUDIN et JORNET

HIER, au terme de trois heures et demie d'audience traversée d'incidents tumultueux, le président du tribunal militaire siégeant pour juger dix communistes mis en couse à titres divers dans la collusion du P.C.A. et du F.L.N., a décidé le huis clos. Parmi les inculpés, Maurice Audin qui sera jugé par contumace, et Henri Alleg ancien directeur d'« Alger-Républicain » poursuivis et arrêtés pour leur action clandestine au sein du P.C.A.

Alleg inculpé de reconstitution de ligue dissoute et d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État, s'est, au cours de l'Instruction, déclaré solidaire de ses camarades, approuvant leurs décisions sans y avoir lui-même participé matériellement. Bien que l'acte d'accusation n'ait pas été lu hier matin à l'audience, on sait que ce procès ouvrira le dossier de la collusion PCA-FLN. Collusion qui est allée du soutien au FLN dans les premières heures de la rébellion jusqu'à l'action armée soit dans les « maquis rouges » soit dans les groupes terroristes urbains, « les combattants de la libération », après la dissolution du PCA le 13 septembre 1955.

Le commissaire du gouvernement demande le huis clos

Au cours de ce procès qui va se poursuivre désormais sans public et sans observateurs, il sera établi la responsabilité de chacun face aux charges qui pèsent. De ce que nous avons pu voir et entendre avant que le huis clos ne soit prononcé, il semble que les inculpés se portent en accusateurs et que pour la défense ce procès ne doive déboucher que sur les « sévices » et « l'affaire Audin ».

Mme Audin était présente, accompagnée de M. le bâtonnier W. Thorp, son conseil. C'est à propos de l'interrogatoire d'identité d'Audin qu'éclata le premier incident. Il se précisa autour d'un point de droit.

En effet, Mme Audin était venue pour expliquer, comme l'autorise l'article 630, les causes de l'absence de son mari. Le bâtonnier Thorp constitué par Mme Audin n'a pu intervenir dans le débat, le tribunal estimant que seule Mme Audin en avait la possibilité.

A ce moment-là, le commissaire du gouvernement révéla que les services de police venaient de lui transmettre un tract du P.C.A. invitant l'auditoire à manifester. En vertu de quoi, afin de ne pas troubler l'ordre public, il demandait le huis clos.

Immédiatement, l'atmosphère monta dans le prétoire. Les avocats de la défense : Mes. Matarasso, Douzon et Dhosse demandèrent au tribunal cinq minutes de suspension afin de préparer des conclusions.

Le commissaire du gouvernement répliqua vivement : « la défense n'a pas à s'opposer au huis clos. C'est une affaire entre le président et les juges ». Echange de propos acerbes auxquels le président mit un terme en accordant la suspension demandée. Les cinq minutes s'étirèrent en un bon quart d'heure. Et la querelle entre la défense, opposée au huis clos et l'accusation reprit, de plus en plus âpre, dans une confusion d'arguments de manoeuvres dilatoires, d'envolées politiques et d'outrances verbales.

Les accusés... « accusent »

Cet avant-débat progressait péniblement pour en arriver à la consultation des accusés, au sujet du huis clos.

Le box se transforma dès lors en tribune politique. André Moine, l'un des chefs du P.C.A. ; Caballero, secrétaire général ; Akkache, qui revendiqua dans le prétoire la direction des communistes algériens ; Catogni, " Alleg " Buono clamèrent qu'ils s'opposaient au huis clos.

De tout ce qui fut dit alors, il ressort que les communistes algériens dénient aux tribunaux français le droit de les juger. A quoi le président répondit qu'ils avaient tout de même constitué des avocats et déposé des conclusions.

Akkache répliqua qu'il s'agissait justement de pouvoir enfin dire en public que leur ligne politique rejetait la nationalité française et que, comme leurs frères F.L.N., ils ne se sentaient responsables de leurs actes que devant le G.P.R.A. et le peuple algérien, ajoutant violemment :

« les véritables assassins, ce n'est pas de notre côté qu'ils se trouvent. »

Le président, dont on ne peut que louer le calme et la patience, lui intima l'ordre de revenir a un langage plus mesuré.

Akkache n'en tenant pas compte, on le menaça de l'évacuer entre deux gendarmes.

Puis ce fut « Alleg » qui délibérément, dénonça les « astuces de bas étage de l'accusation ». A son tour, il fut rappelé à l'ordre. Lui non plus n'en tint pas compte au point que ses vociférations devenant contagieuses, tout le box à l'exception de Tiffou se répandit, en clameurs et la défense en envolée de manches...

Il devenait impossible dans ces conditions de céder le pas aux accusés. « Alleg » et Akkache, encadrés par des gendarmes, furent emmenés dans le plus grand tumulte. Des femmes voilées sanglotaient dans le public et Mme Audin réclamait la parole.

L'audience fut suspendue. Quand elle fut reprise quelques instants plus tard, le président déclara que le procés se déroulerait à huis clos.

Me Dhosse informa le tribunal que la défense se voyait donc dans l'obligation de réviser sa position. Le président répliqua que, fort de son droit, il constituait d'office les avocats présents.

Cette constitution devait faire l'objet d'un communiqué transmis à la presse dans l'après-midi. En voici le teste :

« A l'issue de l'audience de ce matin ayant abouti à un jugement prononçant le huis clos, les accusés, leur défense étant impossible dans de telles conditions, ont décidé de refuser de participer aux débats. Ils ont demandé à leurs défenseurs de renoncer à un concours devenu inutile. Passant outre, le Président a commis d'office les avocats précédemment choisis qui ont cependant maintenu leur décision de rester étrangers à de semblables débats. »

Ces derniers sont prévus pour trois jours.

Le bâtonnier THORP a regagné Paris

D'autre part Me Dhosse a également indiqué que le tribunal avait disjoint, d'une part le cas de Maurice Audin par déférence pour les magistrats de Rennes (on sait qu'une information est actuellement en cours sur sa disparition) ; d'autre part de Jeanne Jornet (qui était absente des débats) ayant eu tout récemment un bébé. Mme Jornet était défendue par Me Bastien. commis d'office.

Me William Thorp a regagné Paris hier soir pour saisir le bâtonnier Paul Arrighi et le président de la commission de sauvegarde de ce qui s'est pensé à l'audience, hier matin.

M. E et R.-Y Q.


l'Humanité, mardi 14 juin 1960

Malgré les véhémentes protestations de la défense et des accusés, le tribunal décrète le HUIS CLOS AU PROCES D'ALGER

Me MATARASSO : « Nous en prenons l'engagement solennel, rien de ce procès ne sera ignoré du monde »

-- Akkache et Alleg sont expulsés, menottes aux mains, de la salle d'audience

-- Mme AUDIN s'écrie : « Je demande à parler au nom de mon mari assassiné. » Le Président fait évacuer la salle

(De notre envoyée spéciale Madeleine RIFFAUD)

ALGER, 13 juin (par téléphone). -- La rue du tribunal militaire d'Alger s'appelle rue Cavaignac, du nom de ce général qui combattit le peuple algérien d'abord, avant de tirer sur les ouvriers parisiens en 1848. C'est là, dans une petite rue donnant sur la mer que l'on a voulu faire aujourd'hui le dramatique procès d'Ahmed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien, d'Henri Alleg et du fantôme de Maurice Audin. C'est là qu'un tribunal composé d'officiers français a prononcé, vers midi, le huis-clos, faisant évacuer la salle et chassant, avec le public de femmes voilées, les très nombreux journalistes français et étrangers de la presse parlée et écrite qui étaient présents à l'audience.

C'est là qu'on a décidé de juger Akkache, Alleg, les disparus et les survivants, neuf hommes du Parti Communiste Algérien en tout, non point dans la lumière et la vérité, mais comme dans un tombeau, toutes portes closes. Décision très lourde du point de vue de l'opinion française, algérienne et internationale...

Dès 7 heures et demie le matin, la rue était bourrée de femmes et de travailleurs algériens qui, contenus entre les fusils des gardes, faisaient la queue pour essayer d'entrer dans la salle exiguë du tribunal militaire dont les portes ne devaient s'ouvrir qu'à 9 heures. Le président du tribunal, M. Catherineau, pour la première fois, se trouvait revêtu d'une robe au lieu de siéger en uniforme de colonel : concession aux nouvelles réformes « libérales » de la Justice militaire d'Alger...

(suite page 4.)

(Suite de la page 1)

Mais dès l'abord, le commissaire du gouvernement, le colonel Franchi, demandait très violemment. le huis-clos pour des raisons d'ordre public, sans autre explication que l'existence d'un tract soi-disant signé du Parti Communiste Algérien, répandu selon lui le matin même à Alger et invitant la population à venir manifester au procès.

Un homme au visage émacié se lève : " Je suis Algérien "

L'appel des accusés commença. Nous avons vu se lever les uns après les autres ces hommes très calmes mais très amaigris, incarcérés depuis trois ans pour la plupart et arrêtés pour des affaires très diverses. La haute silhouette maigre du principal accusé, Ahmed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien, fils de Kabylie, les dominait tous. « Dès l'interrogatoire d'identité, dit Ahmed Akkache, je tiens à rétablir la vérité. On m'a attribué la nationalité française alors que je suis Algérien ».

Alleg se leva à son tour. J'avais bien connu Henri Alleg du temps où il était directeur d'« Alger républicain », qui paraissait alors légalement. Je fus frappé par cette vivacité restée intacte chez lui, par cette jeunesse qui demeure dans ses yeux courageux, dans son visage émacié, par cette sensibilité qui fait parfois s'embuer son regard et puis lui donne un éclat d'acier. Ahmed Akkache et Henri Alleg, certainement sont des hommes qui ont beaucoup souffert, cela se voit, mais ils ne sont nullement brisés.

Le huis clos pour condamner un mort

Ensuite, on appela l'accusé Maurice Audin. Or, c'est avec douleur que nous devons l'écrire, mais, comme l'avait prévu Me Matarasso dans sa plaidoirie : « Les travailleurs parisiens devront lire dans le métro, sur leur journal, qu'à Alger on a interdit à la veuve de Maurice Audin d'approcher de la barre ainsi que la loi l'y autorise pour représenter son mari, que l'on a écarté avec insolence l'ancien bâtonnier de l'Ordre des Avocats de Paris, Me Thorp, universellement respecté... Que l'on a ordonné le huis clos par peur et peut-être aussi par honte ».

On entendit alors des discussions comme celles-ci :

Me Matarasso. -- Vous voulez le huis clos pour condamner un mort !

Le bâtonnier Thorp. -- Mme Audin a des preuves accablantes selon lesquelles son mari a été assassiné.

Ahmed AKKACHE. -- Vous avez peur de ce mort.

ALLEG. -- Ce sont les assassins que vous protégez une fois de plus.

Le président, avec mépris, se tournant vers Me Thorp : -- Rappelez-mol donc votre nom... Je dois vous demander de respecter désormais les règles de votre profession.

Le bâtonnier, très digne dans sa robe constellée de décorations : -- Quarante ans de services professionnels, monsieur le président, m'ont fait assez connaître mon devoir. "

Me. Matarasso plaidera dès lors avec une passion poignante, ainsi que Me Douzon et Me Dosse, pour essayer d'éviter le huis clos, pour que la porte du tribunal militaire reste ouverte à la presse et au public, garantie élémentaire du droit de la défense et des accusés. Contrairement au commissaire du gouvernement, il estime que l'ordre public serait gravement menacé par la non-publication des débats concernant des affaires aussi importantes et connues du monde entier. Me Matarasso dit aussi qu'une telle mesure serait honteuse pour l'honneur de la France, pour l'honneur de l'ensemble de l'armée qui semblerait se solidariser avec les tortionnaires. Cette mesure serait également inutile. L'avocat rappelle un passage écrit par Alleg dans « La Question » il y a trois ans exactement : « Vous allez crever et personne ne le saura », lui dit un officier et Alleg répondit : « Tout se sait toujours ».

Me Matarasso : " Rien de ce procès ne sera ignoré du monde "

Or, en effet, même les Journaux d'Alger ont admis, ces jours-ci, parlant pour la première fois et en première page de l'affaire Audin, qu'il y avait « doute » sur la thèse de l'évasion. Quant à « La Question » elle a été traduite en dix-sept langues, rappelle l'avocat. D'autre part, les thèses du Parti Communiste Algérien sont bien connues et ses brochures régulièrement diffusées. La défense s'engage du reste, en toute hypothèse et par serment solennel, à ce que rien de ce procès ne soit ignoré du monde, pas plus en ce qui concerne les mobiles des accusés que les tortures qu'ils ont subies et dont certains sont morts.

« Nous avons cité ici comme témoins tous nos ennemis dont Alleg a donné les noms, dans un débat public. Où sont-ils ? Une fois de plus, Ils se sont soustraits à notre appel. Quant à nos clients, eux, ils ont subi leur calvaire, mais d'autres subissent le même en ce moment et cela par la faute de gens comme ceux qui ont demandé aujourd'hui le huis clos dans ce procès. »

C'est l'honneur de l'armée qui souffrira le plus d'un procès mené dans l'ombre

LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT : -- Ces propos sont insultants. Respectez les règles professionnelles.

Me MATARASSO : -- Qui a dépassé la mesure, vous ou nous ? Depuis trois ans, l'action de ces hommes est maquillée, falsifiée. Il faudrait alors se laisser assassiner, torturer, insulter et puis quand vient le trois ans, ne pas pouvoir même s'expliquer en public ? Nous n'avons jamais généralisé quand nous parlons des tortionnaires. Que l'armée défende son honneur contre eux ! C'est l'honneur de l'armée qui souffrira le plus si ce débat se déroule dans l'ombre.

Me Douzon explique que, contrairement au commissaire du gouvernement il estime que l'ordre public ne doit pas être dissocié de son honneur ni de celui de son pays. « Frapper dans l'ombre, dit-il, un adversaire captif ? Est-ce donc cela l'honneur du soldat ? Si vous acceptez que les débats soient faits au grand jour un pas sera peut-être accompli vers une solution que nous souhaitons tous : la paix. La paix est aussi au prix de la vérité justement dans cette affaire. Votre silence serait une absolution, un encouragement, une complicité. La nation doit vous être plus chère que les préjugés de caste. Si vous ajoutez cette tache à notre drapeau d'autres Français iront le chercher dans la fange pour le laver. »

Quand le tribunal de Vichy m'a condamné à mort, ici même, le procès était public

On demande alors aux accusés de dire ce qu'ils pensent du huis clos. C'est alors que l'on entend André Moine rappeler :

« J'étals responsable de la propagande du Parti Communiste Algérien lorsque j'ai été arrêté. Le commissaire m'a dit : « Désormais, il n'y aura plus de Parti Communiste Algérien. ».

Or depuis trois ans que je suis en prison, les brochures, les journaux ont continué de sortir et de se diffuser et, si j'en crois M. le commissaire du gouvernement, un nouveau tract serait sorti ce matin même. Il est donc inutile de faire le huis clos. La politique de notre Parti sera diffusée de toute. manière. Souvenez-vous, en 1933, quand Dimitrov fut jugé devant un tribunal hitlérien, même ce tribunal le jugea en audience publique. »

Caballero, Algérien d'origine espagnole, rappelle de son côté : « Quand le tribunal de Vichy m'a condamné à mort ici-même, sous l'occupation, il n'avait pas jugé bon d'ordonner le huis clos. »

C'est ensuite, parmi les autres détenus, le beau-frère de Maurice Audin, M. Buono, qui vient demander que l'audience soit publique en mémoire de Maurice Audin qui a préféré mourir que dénoncer ses camarades.

Akkache : « Nous ne reconnaissons qu'un seul gouvernement : le G.P.R.A. »

Mais la déclaration la plus attendue était incontestablement celle du secrétaire du Parti Communiste Algérien, Ahmed Akkache.

« J'apporte, dit-il, mon soutien le plus total aux conclusions de mes défenseurs et suis absolument opposé au huis clos. Je ne reconnais d'ailleurs pas les lois françaises, car je suis algérien. »

LE PRESIDENT. -- Alors, pourquoi avez-vous des avocats pour vous défendre ?

AKKACHE. -- Laissez-moi vous expliquer cette contradiction apparente. Nous ne reconnaissons pas la nationalité française qu'on nous a imposée contre notre volonté. Nous sommes des Algériens et nous en sommes fiers. Nous combattons de toutes nos forces pour la liberté de l'Algérie et nous ne reconnaissons qu'un seul gouvernement, le G.P.R.A. Si nous devions être jugés, ce ne pourrait être que par le peuple algérien lui-même. Demain, nous nous expliquerons devant lui. Mais nous sommes réalistes, nous sommes vos prisonniers...

Nous n'avons pas peur de reconnaître notre action. Vous nous appelez rebelles. Eh bien ! oui, nous sommes rebelles au colonialisme. Oui, nous participons à la guerre de Libération nationale du peuple algérien. Nous aurions voulu pouvoir le dire en public. Mais, par contre, nous ne donnerons aucune explication sur les membres du Parti Communiste Algérien qui poursuivent en ce moment le juste combat clandestin sur le sol de l'Algérie.

Qu'avez-vous fait d'Omar Djegri ?

Puisque vous prétendez demander des comptes, qu'ils soient discutés en plein jour, Nous savons que depuis bien des années on a déformé la lutte de notre Parti, dont je revendique avec honneur et gloire la direction et la responsabilité de toute la lutte. J'aurais voulu pouvoir m'en expliquer, justifier cette lutte déformée par nos adversaires. Nous voulons avoir le droit de répondre publiquement aux insultes qui nous sont faites publiquement. On nous dit : « Vous êtes des bandits, des assassins ». Nous voulons dire à notre tour où sont les vrais assassins. J'ai passé, pour ma part, six jours et six nuits de tortures dans les sous-sols du château Suzini à mon arrestation. En plus de Maurice Audin, un autre militant communiste algérien s'y trouvait avec moi, Omar Djegri, qui avait été arrêté avec moi et affreusement torturé. En avril 1957, il était encore vivant. Qu'en avez-vous fait ?

MOINE. -- Disparu !

AKKACHE -- J'accuse ceux qui ont assassiné Djegri d'avoir aussi assassiné Maurice Audin. Nous, membres du Parti Communiste Algérien, aux côtés de nos frères du F.L.N. dans notre lutte de libération nationale nous appliquons les lois de la guerre en respectant les conventions de Genève comme le G.P.R.A. le proclame. Mais (et la voix d'Akkache se fait plus pathétique et résonne dans le silence de la salle) la terre d'Algérie est couverte de sang ! Les quelques cas individuels que vous avez devant vous traduisent l'horreur de la guerre que l'on nous fait. Les vrais terroristes ne sont pas de notre côté, ils sont du côté de ceux qui, depuis plus d'un siècle, imposent leurs lois.

LE PRÉSIDENT. -- Vous insultez l'armée !

AKKACHE. -- Je suis algérien et fier de ma patrie. Je suis plein de haine pour les responsables des malheurs de mon pays, mais plein de sentiments. de compréhension pour mes frères les travailleurs français, J'apprécie la beauté de leur langue et leur culture et...

Le commissaire du gouvernement, coupant la parole à l'accusé -- Propagande ! Propagande ! Nous ne sommes pas ici sur une tribune politique. Dites-nous seulement ce que vous pensez du huis clos.

Akkache souriant très détendu : « Nous pensons que le huis clos est demandé pour nous empêcher, mes camarades et moi qui représentons ici le Parti Communiste Algérien d'expliquer notre politique et ses rapports arec le F.L.N. je tiens à dire que le Parti Communiste Algérien soutient de toutes ses forces la lutte du F.L.N.

Le commissaire du gouvernement -- de plus en plus violent -- s'adresse au président : « Cela suffit, monsieur le président ! Assez de mots pour ne rien dire ! »

AKKACHE -- II y a eu des milliers d'hommes qui sont morts et vous dites que c'est parler pour ne rien dire !

A ce moment les gardes s'approchent de l'accusé en faisant cliqueter leurs menottes, visiblement prêts à l'emmener. Les défenseurs s'écrient : « Vous, monsieur le commissaire du gouvernement êtes le responsable des incidents qui viennent de se passer, ce n'est pas nous qui avons passionné le débat. »

Menottes aux poignets, Akkache et Henri Alleg sont expulsés de la salle d'audience

C'est ensuite au tour d'Henri Alleg de parler. Il commence, presque souriant : « J'ai beaucoup d'arguments au sujet de la question du huis clos. Ce n'est qu'une astuce de bas étage pour empêcher la vérité ne soit dite ici sur les méthodes employées contre les patriotes algériens telles que je les ai exposées dans mon livre. J'ai nommé Erulin »

LE PRESIDENT -- Taisez-vous

ALLEG -- Le lieutenant Charbonnier.

LE PRÉSIDENT -- Taisez-vous

ALLEG --Tevis.

LE PRÉSIDENT (appelant) : -- Gardes !

Les gardes, déjà tout prêts à intervenir, passent les menottes à Henri Alleg et à Ahmed Akkache. Il est alors 11h 30. On emmène les deux accusés tandis que dans le public, parmi les femmes algériennes, la vieille maman d'Ahmed Akkache, qui est restée debout tout le matin, s'évanouit dans les bras de ses compagnes.

Me MATARASSO -- Livrez-les donc de nouveau au lieutenant Charbonnier monsieur le président. C'est tout ce qui vous reste à faire maintenant !

Alors, tout prés de moi, Mme Audin, que je sens trembler de tout son corps se lève et crie et répète inlassablement dans le tumulte : « On n'a pas appelé Maurice Audin ! Je demande à parler au nom de mon mari. Je demande à parler au nom de mon mari ! »

Akkache et ses camarades décident de ne plus participer aux débats

La salle est alors évacuée, le président revient quelques minutes après, ainsi que le tribunal, pour annoncer la décision du huis clos. Vous avez pris, dit-il ce tribunal pour une tribune de propagande. Certaines paroles ont été outrageantes. L'ordre public a été troublé par le fait même que les accusés ont pris la parole ! »

La salle fut évacuée dans le plus grand désordre. Cependant, l'après-midi, on apprenait que le bâtonnier Thorn était décidé de saisir des incidents du matin le bâtonnier en exercice de Paris, le président de la commission de sauvegarde. D'autre part, les accusés, considérant que leur défense était devenue impossible dans de telles conditions ont décidé, lors de l'audience de l'après-midi, de renoncer à participer aux débats et ils ont demandé à leurs avocats de renoncer eux-mêmes à prendre la parole bien que le président les ait commis d'office.

Cependant on apprenait vers 17 heures que le tribunal militaire d'Alger avait disjoint le cas de Maurice Audin de celui de ses camarades. ce qui prouve la gène du tribunal et quelles difficultés on rencontre même ici dans l'atmosphère d'Alger à faire juger à la face du monde un homme qui fut assassiné.

A l'heure où je téléphone ces lignes le verdict n'est pas encore connu. Mais personne d'entre nous, au banc de la presse, qu'il pense ce qu'il voudra des positions actuelles de ces hommes n'oubliera, je crois, le sourire courageux plein de chaleur humaine que Ahmed Akkache et Henri Alleg ont envoyé aux journalistes français qu'ils avaient connus autrefois du temps où ils étaient eux-mêmes rédacteurs d'« Alger Républicain » et de « Liberté ». Ce sourire qu'ils leur ont envoyé avant de disparaître derrière les fusils des gardes. Un sourire où éclatait malgré tout la confiance inébranlable dans les hommes et dans les peuples.

ALGER, 13 juin. -- Dans une déclaration qu'elle a faite à la presse à l'issue de l'audience de ce matin, Mme Maurice Audin a dit notamment : « J'étais venue ici comme le code m'y autorise, assistée de mon avocat, Me William Thorp, pour exposer les raisons de l'absence de mon mari, Maurice Audin, cité par contumace.

Le président ayant refusé à mon avocat de m'assister et ayant rejeté son droit à la défense, j'ai décidé de quitter l'audience en signe de protestation indignée. Privée de ce concours je me réserve de me pourvoir en cassation contre le jugement à intervenir.

« J'aurais dit ici les raisons de l'absence de mon mari et qui devaient amener à l'extinction de l'action publique ».

Mon mari est mort étranglé par le lieutenant Charbonnier, qui l'interrogeait, et après qu'il eut refusé de parler, malgré les affreuses tortures qu'on lui faisait subir.

Cet homicide a fait l'objet de ma plainte en homicide actuellement introduite par le magistrat instructeur de Rennes.

Sans qu'il soit besoin d'attendre que l'action de Rennes ait établi au grand jour les circonstances affreuses de la mort de mon mari, il suffit que j'établisse présentement la certitude de sa mort.

Cette certitude résulte de la déclaration reproduite par le journal « Le Monde » du 7 juin 1960 de M. Paul Teitgen, ancien secrétaire général à la police d'Alger qui a expressément indiqué : « Au mois de mars 1959, alors que j'étais en mission au Brésil, j'ai appris par la presse que Maurice Audin allait être jugé par contumace par le Tribunal militaire d'Alger. Je savais, pour l'avoir appris à Alger de bonne source, comment Audin était mort. Ma conscience m'interdisait alors de me taire et de laisser commettre une imposture. Le vrai scandale, ç'eut été, en France, un mort jugé par contumace et l'armée tout entière reconnue responsable des fautes de quelques-uns des siens... Vous me permettrez d'ajouter qu'un an de fonction de police dans la capitale politique de l'Algérie m'a permis d'asseoir ma conviction sur autre chose que des « on dit ».

Henri ALLEG n'était pas là pour le recevoir...

Le Prix de l'Organisation Internationale des Journalistes a été remis hier à sa femme, Gilberte ALLEG au cours d'une émouvante réception à la Maison des Journalistes à Paris

Une émouvante cérémonie s'est déroulée hier après-midi à la Maison des journalistes. Un journaliste recevait une des plus hautes distinctions de la profession : le prix décerné par l'Organisation internationale des journalistes à celui qui s'est distingué « par son activité professionnelle qui, dans l'esprit de la Charte de l'O.N.U... a contribué notablement au maintien de la paix dans le monde entier et au développement des relations d'amitié entre les peuples. »

Mais ce journaliste n'était pas là : il s'agissait d'Henri Alleg, directeur d'Alger Républicain, dont le procès se déroulait au même moment devant le tribunal d'Alger qui prononçait le huis clos.

Rarement manifestation de ce genre avait eu un tel poids d'émotion sincère et d'admirateurs. Les meilleurs amis d'Henri Alleg étaient là, autour de sa femme, Gilberte Alleg, qui reçut des mains de Jean-Maurice Hermann, président de l'O.I.J., le diplôme de lauréat du Prix International des journalistes.

Ce fut une cérémonie toute simple.

Dans une intervention passionnée, Jean-Maurice Hermann fit l'historique de ce qu'on appelle l'affaire Alleg, mais qui a été tout d'abord l'affaire du seul quotidien démocratique d'Algérie : Alger Républicain. Il dit les efforts de cet homme pour faire reparaître son journal arbitrairement interdit, puis son calvaire dans la sinistre villa d'El Biar, la façon dont fut écrit son livre La Question tiré à 170.000 exemplaires en France et traduit en dix-sept langues, et sa vie en prison, son inculpation tardive jusqu'à sa comparution devant le tribunal militaire d'Alger.

« Ce prix n'est pas une récompense, dit-il en conclusion. C'est l'hommage rendu à un ami et à un confrère au nom d'une organisation qui réunit 60.000 journalistes dans le monde et au nom, j'en suis sûr, des millions d'hommes qui l'admirent sur la Terre. »

Toute simple dans son imperméable beige, Gilberte Alleg se leva. Derrière elle, c'était Henri Alleg qui parlait. C'était son combat qu'elle poursuivait en dénonçant par des faits, par des exemples précis, les méthodes, plus actuelles que jamais, de la répression en Algérie. Et son intervention, toute vibrante d'émotion, fut un appel à la lutte pour la fin d'une guerre qui gangrène tout ce qu'elle touche : la guerre d'Algérie.

Raymond LAVIGNE.

Les personnalités

Parmi les nombreuses personnalités présentes à celte manifestation on remarquait notamment Mme Salem-Alleg, mère d'Henri Alleg, MM. Jean Bruhat, l'amiral Moullec, Marcel Cornu, Jacques Kayser, Fougeron, Mmes Georges Huisman, Jean-Richard Bloch, M. Pierre Couteau, secrétaire général de la Ligue des Droits de l'Homme, Mlle Ponthein, de la Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, Mes Henry Torrès, Borker, Renée Stibbe, Charles Lederman.

Maurice Thorez, qui avait adressé un message, s'était fait représenter. Jacques Duclos, Léo Figuères secrétaires du Comité Central du Parti Communiste Français ; Laurent Casanova, membre du Bureau Politique, étaient là, avec Etienne Fajon, directeur de l'Humanité ; René Andrieu, rédacteur en chef ; Roger Roucaute, administrateur, et André Carrel rédacteur en chef de l'l'Humanité Dimanche.

Le général Tubert, ancien maire d'Alger, était également présent ainsi que MM. Michel Leiris, Guillevic, Jérôme Lindon, Jean Darcante, André Souquière, du Mouvement de la Paix ; les professeurs Jacques Chapelon. Roger Pinto, de la faculté de Droit ; Le Borrioux.

MM. Archambault, président du Syndicat national de la Presse quotidienne régionale ; Pierre Cot, le professeur Desoille, Jean de Lorme de la Ligue des Droits de l'Homme ; Laurent Schwartz, Georges Gombault, de " France-soir ", avaient adressé des messages.


le Journal d'Alger, mardi 14 juin 1960

AU TRIBUNAL MILITAIRE

HUIS CLOS POUR JUGER ALLEG ET LES MILITANTS DU P.C. ALGÉROIS

Les accusés et leurs avocats avaient essayé de faire le procès des « tortures »

De violents incidents ont marqué la 1re audience

HIER matin à 9 heures, devant le tribunal des forces armées d'Alger, s'est ouvert le procès de l'état-major du Parti communiste algérien, dont les principaux membres, à la suite de sa dissolution, le 12 septembre 1955, poursuivaient leur action dans la clandestinité.

(PAGE 4 - 6e COLONNE)

 

En bas : le bâtonnier Thorp, Moine, Akkache, Alleg, Tiffori (en fait Tiffou). En haut : Me Matorasso, Mme Audin, Buono, Caballero, Catogni.

« Il faut dénoncer les fautes de la Nation à laquelle on appartient. Je suis résolument contre la torture. Surtout lorsqu'elle est pratiquée par les nôtres. Mais enfin, de là à ne voir qu'elle et à taire les crimes du FLN, il y a un abîme. Au fond, tous ceux qui l'aide (ent) pratiquent la raison d'Etat. Malheureusement celle de l'ennemi ».

Guy MOLLET.

(SUITE DE LA 1re PAGE)

Parmi les accusés, figuraient M.M André Moine secrétaire régional du P.C.A. ; Ahmed ben Yahia Akkache, secrétaire ; Paul Caballero ; Constant Tiffou, professeur de français, officier de réserve et conseiller municipal d'Hussein Dey de 1945 à 1953, membre du P.C.A. dès 1947 qu'il quitte en 1957 ; Georges Calogni, ancien comptable d'« Alger Républicain » et du «Travailleur algérien », membre du P.C.A. depuis 1955 ; Christian Buono, instituteur ; Fernand Boillat, inspecteur des P.T.T., officier de réserve, a adhéré au P.C.A. en 1946 ; Jeanne Jornet ; Maurice Audin, membre du P.C.A. depuis I950, arrêté le 11 juin1957 ; Louis Rives.

Tous sont inculpés d'atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat, d'association de malfaiteurs. Certains de reconstitution de ligue dissoute, d'usurpation d'état civil, de détention illégale d'armes et de munitions.

Notons que MM. Constant Tiffou, Fernand Boillat et Christian Buono en liberté provisoire, rejoignent à l'audience leurs coinculpés sur les bancs des accusés. Mme Jornet, en instance de maternité, également en liberté provisoire est représentée à l'audience par Me Bastien, du barreau d'Alger, commis d'office.

Les autres défenseurs sont pour Alleg, Me Matarasso et Douzon ; pour Audin, le bâtonnier Thorp, pour Akkache, Me Dosse tous quatre du Barreau de Paris.

Mes Becker commis d'office, Narboni, du Barreau d'Alger, assistent Caballero, Moine et Tiffou.

Akkache crée un premier incident ; Il ne veut pas de la qualité de français

Le président ayant déclaré l'audience ouverte, procède aussitôt à l'appel des inculpés et à leur identité. Akkache crée un premier incident en réfutant la qualité de Français. Il est prié de ne pas troubler les débats.

Le bâtonnier Thorp fait ensuite remarquer la présence de Mme Audin qui « est là pour donner au Tribunal des explications sur les raisons de l'absence de son mari. ». Après quoi, lecture est faite de l'ordonnance de convocation du Tribunal militaire.

Le commissaire du gouvernement demande le huis clos

C'est alors que le Commissaire du gouvernement s'adresse au Tribunal : « Un tract, dit-il, circule en ville, invitant les militants du P.C.A. à manifester a l'occasion de ce procès leur solidarité avec les accusés. Je demande par jugement qu'il soit dit que les débats auront lieu à huis clos ».

William Thorp, intervient aussitôt pour que le Tribunal ne s'oppose pas à l'audition de Mme Audin et Me Matarasso réclame cinq minutes de suspension pour que les défenseurs puissent formuler des conclusions dans lesquelles ils démontreront à la conscience des juges qu'ils ne peuvent pas décemment dans une affaire de ce genre prononcer le huis clos. Me Dosse juge insuffisant un laps de temps de cinq minutes, il réclame un quart d'heure. L'audience est suspendue.

Nouvel incident

Elle reprend à 10 heures moins 20 sur une altercation entre le Commisaire du Gouvernement et Me William Thorp, le premier déclarant que Mme Audin n'étant pas accusée ne peut se présenter pour son mari : le président approuve : « Il s'agit d'une affaire où Audin n'est pas présent et les textes ne prévoient pas que les parents des accusés donnent les raisons de leur absence ». Véhémentes protestations de Mes Thorp et Matarasso et le Bâtonnier déclare « Je dépose des conclusions pour demander de m'autoriser à plaider pour Mme Audin. L'article 120 du Code milliaire permet à la défense de se présenter pour le parent de l'accusé ».

Tandis que le Tribunal se retire pour délibérer sur le huis clos, Me Douzon s'écrie : « cet incident sur appel des partis doit être tranché avant que ne soit prononcé le huis clos ».

Cinq minutes plus tard, revenu sur son siège, le président fait remarquer à Me Thorp que les conclusions déposées ne sont pas signées de lui mais de Mme Audin.

Me Thorp -- Ces conclusions doivent faire l'objet d'un jugement.

Le président lui oppose un refus et indique à la défense que celle-ci doit, avant tout dépôt de conclusions s'expliquer sur la réquisition prise par M. le Commissaire du Gouvernement concernant le huis clos.

Ce dernier demande qu'il soit donné acte de ce que M. le bâtonnier Thorp n'est pas constitué dans cette affaire pour Mme Audin.

Me Matorosso s'oppose au huis clos

Me Douzon reproche au commissaire du Gouvernement le ton avec lequel il vient de parler à Me Thorp : il exige que soit donné acte avant le délibéré sur le huis clos de ce que la parole n'a pas été donnée aux accusés. Me Dosse appuie cette demande. Me Matarasso prétend que rien ne justifie les mesures exceptionnelles du « huis clos » en raison des évènements ; il demande le rejet des conclusions du commissaire du Gouvernement dans les quelles il prétend relever des inexactitudes.

« Il n'est pas vrai, dit-il que le huis clos n'intéresse pas la publicité, celle-ci est un des droits les plus sacrés de la défense. Je suis confondu qu'on en soutienne le contraire. Le huis clos est la plus attentatoire des décisions contre la défense. Pour le procureur, il faut (article 312 du code militaire), qu'il y ait danger pour l'ordre public et les bonnes moeurs. Le document remis au tribunal par le commissaire du Gouvernement est-il authentique ? On peut truquer tout ce qu'on veut... Je n'ai pas confiance dans ce tract et, s'il existe, en quoi les débats peuvent ils être troublés par la publicité. Le représentant du ministère public n'a rempli aucune des obligations de la charge qu'il assume. Ce qui l'inquiète, c'est que la défense a l'intention d'évoquer les tortures et l'activité politique des hommes qui sont assis sur ces bancs. Le monde entier, grâce au livre d'Henri Alleg « La Question », traduit en 17 langues, connaît les noms des tortionnaires. J'ai demandé au commissaire du Gouvernement de les citer. Il a refusé... Nous étions prêts, ici même, à Alger, à faire un débat loyal et public, c'est cela dont on a peur. En 1957, Jean-Paul Sartre, Mauriac, Martin du Gard, André Malraux ont publié une déclaration demandant à ce que la lumière de la vérité soit faite avec publicité. Les accusés ont subit leur calvaire, d'autres le subissent encore parce que le commissaire du Gouvernement fait tous ses efforts pour empêcher la lumière de ce procès ».

Le commissaire du Gouvernement l'interrompt pour lui faire remarquer qu'il a dépassé la mesure et le rappelle à la décence et à la modération puisqu'il a l'honneur de s'exprimer au nom du barreau.

Le défenseur s'adoucit « Mais, répond-il le langage des hommes est toujours réglé par ce qu'ils défendent et la modération elle-même commande l'indignation à l'évocation des tortures et de la politique suivie envers ces hommes. Ils ont le droit d'expliquer ce qu'ils ont fait. On peut dépasser la mesure dans les paroles, mais qui l'a dépassée dans les faits ? Dans votre intérêt d'officier, je vous dis : l'armée ne souffrira en rien de ce que nous allons dire... qu'il y ait huis clos ou non tout sera connu et dans le monde entier.

Me Douzon s'attaque à son tour, au commissaire du gouvernement

A son tour Me Douzon ne relève rien de sérieux sur le bien-fondé de la décision du huis clos.

« Le commissaire du Gouvernement et nous n'avons pas la même conception de l'ordre public. Il ne se dissocie pas de notre honneur personnel et de l'honneur de notre pays. Ce que vous entendrez, le monde entier le sait. Votre décision en pèsera sur l'ensemble de l'avenir. Quel est cet ordre public que vous défendez et qui se dissocie de notre honneur ? Vous voulez frapper à terre des adversaires torturés. Vous allez décider quelque chose d'irréparable, on ne vous pardonnera jamais l'obscurité qu'on vous réclame. »

Mêmes arguments de Me Dosse pour le rejet des conclusions du commissaire du gouvernement

Me Dosse prend à son tour la parole pour exposer des arguments identiques qui le conduisent à demander aussi le rejet des conclusions du commissaire du gouvernement après avoir regretté que le procès ne se soit pas déroulé en France.

Le commissaire du gouvernement prie le tribunal, chacun des défenseurs ayant parlé de demander à chacun des accusés s'ils ont à dire quelque chose pour ou contre le huis clos. Me Matarasso lui rétorque : « Nous n'avons pas peur de la discussion, nous aurions aimé vous voir moins sibyllin et vous entendre dire pourquoi nos conclusions ne vous ont pas convaincu. »

Les accusés

André Moine invité à prendre la parole, a le sentiment qu'on juge ses camarades et lui pour étouffer leurs voix mais il est persuadé que rien ne sera tu « car rien n'arrête la politique et les activités du parti communiste algérien ».

Me Matarasso se répète en déposant des conclusions pour Caballero

Me Matarasso se lève une nouvelle fois pour développer encore les mêmes conclusions pour Caballero ce qui lui permet de s'attaquer à nouveau au commissaire du gouvernement et de déclarer que les accusés ne reconnaissaient pas à ce tribunal le droit de les juger.

Le président l'arrête en lui rappelant qu'il ne s'agit que de conclusions à déposer sur le seul « huis clos ».

Reprenant l'interrogatoire des accusés sur ce point seulement, Caballero ne veut pas du huis clos, Catogni est du même avis ; Boillat également et Me Narboni, pour Tiffou a besoin de la publicité des débats pour faire valoir la vérité en ce qui concerne le rôle de son client dans cette affaire.

Akkache et Alleg insultent l'Armée et la France

Appelés à leur tour à donner leur appréciation sur les réquisitions prises par le commissaire, du gouvernement, les accusés Akkache et Alleg, le coeur plein de haine, ont prononcé des paroles outrageantes, infâmantes, insultantes à un tel degré contre l'armée française et contre la France que nous ne pouvons décemment pas les répéter ici. Le Président d'ailleurs après leur avoir fait observer que le prétoire n'était pas une tribune politique, leur reproche de créer par leurs propos insensés et outrageants le maximum d'incidents. Enfin, devant leur obstination et leurs attaques directes contre la France, il leur commande de se taire et en appelle aux gardes pour leur faire évacuer la salle en même temps que les autres accusés. En dépit de leurs vociférations à l'encontre du tribunal, du commissaire du gouvernement et malgré les avocats qui clament : « C'est bien là, la première fois que de tels faits se produisent dans un tribunal » les gendarmes obtempèrent à l'ordre du président.

Le tribunal ordonne le huis clos

Les juges se retirent pour délibérer sur le huis clos.

Cinq minutes plus tard, le président énonce : « Attendu que l'ordre public a été troublé par le fait même des accusés, ordonnons le huis clos ».

Les avocats parisiens demandent alors une suspension d'audience pour examiner dans quelles conditions ils allaient donc avoir à assumer la défense, car disent-ils, nous n'appartenons pas au barreau d'Alger. Le président leur répond : « De toute façon, je vous commets d'office ». La séance est suspendue à midi.

Nous devons noter qu'au cours des procès retentissants qui se sont déroulés devant le même tribunal appelé à juger des criminels du F.L.N. poseurs de bombes ou tueurs, nous n'avons jamais entendu émettre de la bouche de ces accusés les insultes et les paroles haineuses à l'égard de la France qui ont été criées hier matin, au tribunal permanent des forces armées.

Mleia LEYVAL.

Le bâtonnier Thorp va saisir le bâtonnier de Paris et le président de la Commision de sauvegarde

Me René William Thorp ancien bâtonnier de Paris, président de l'association nationale des avocats de France qui était à Alger comme avocat de Mme Maurice Audin, a regagné Paris hier après-midi afin de saisir M. le Bâtonnier de Paris Paul Arrighi et M. Patin, président de la commission de sauvegarde au sujet des incidents qui l'ont opposé hier matin au cours de la première audience du procès à M. Catherineau, président du tribunal permanent des forces armées.


le Monde, mercredi 15 juin 1960

Le Monde 15 juin 1960 page 4

AU PROCÈS DU PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN

Le tribunal rejette en audience publique une demande de levée de huis clos déposée par la défense

De notre envoyé spécial JEAN-MARC THÉOLLEYRE

Alger 14 juin. -- Les portes du tribunal permanent des forces armées d'Alger, où ont repris ce matin mardi, toujours à huis clos, les débats du procès du parti communiste algérien, se sont rouvertes une demi-heure plus tard au public l'espace de quelques minutes, le temps de rendre un jugement sur des conclusions déposées par la défense tendant à la levée du huis clos prononcé lundi matin.

La demande a été rejetée, attendu que le tribunal « estime en son honneur et conscience que l'attitude des accusés en présence du public n'est pas de nature à permettre de rendre dignement et solennellement la justice. »

Les accusés ont aussitôt vigoureusement réagi. On a pu entendre notamment Akkache, Alleg et Caballero s'écrier :

« Dans ces conditions nous refusons de nous prêter plus longtemps à une parodie de justice. Nous n'avons plus rien à faire ici, Qu'on nous expulse ! »

Mais déjà le service d'ordre faisait évacuer la salle. où ne se trouvaient d'ailleurs que quelques journalistes et deux femmes, une musulmane voilée et une Européenne, représentant le public à la place qui lui est réservée. Derrière les portes qui se refermaient retentissaient encore les éclats de voix.

Peu après midi le huis clos était à nouveau levé pour la lecture d'un nouveau jugement incident sur des conclusions tendant, cette fois, à la récusation du président Catherineau, à qui les défenseurs auraient reproché de manquer d'impartialité.

Le tribunal répond par un nouveau rejet motivé uniquement en droit, disant notamment que la loi interdit à un magistrat de se récuser d'office et qu'elle exige pour cela une procédure spéciale qui doit être menée par le premier président de la cour d'appel après avis du procureur général.

Les accusés accueillent sans manifestation cette nouvelle décision. L'audience, aussitôt après, est alors renvoyée à 15 heures, toujours à huis clos.

On saura donc peu de chose du débat jusqu'à l'heure du jugement.

Lundi après-midi, tandis que M. le bâtonnier Thorp regagnait Paris pour saisir le bâtonnier Arrighi et la Commission de sauvegarde des incidents qui l'avaient opposé au président Catherineau, un communiqué des défenseurs faisait savoir que les accusés, leur défense étant impossible, avaient décidé de refuser de participer aux débats et qu'ils avaient demandé à leurs défenseurs de renoncer à un concours devenu inutile. Le communiqué ajoutait : « Le président, passant outre, a commis d'office les avocats précédemment choisis, qui ont cependant maintenu leur décision de rester étrangers à de semblables débats. »

En audience publique, toutefois, a été rendu le jugement incident décidant comme prévu la disjonction du cas Audin par « déférence envers le magistrat de Rennes » chargé de l'instruction en cours de la plainte en assassinat déposée contre X... par Mme Audin.

L'audience de lundi matin avait été, nous l'avons dit, tumultueuse. Mais il convient ici de faire le départ entre d'une part la position politique extrême adoptée par un homme comme Akkache, ayant visiblement fait voeu de martyr, en proclamant : « Nous ne reconnaissons que la compétence du G.P.R.A. » et, d'autre part, le problème des tortures.

La première pouvait justifier le huis clos. Peut-on en dire autant du second ? Car, si le cas Audin a été disjoint sans que Mme Audin ait pu faire entendre autre chose que deux ou trois cris plaintifs dans l'extrême brouhaha, le cas Alleg demeure, et l'ancien directeur d'Alger Républicain va être jugé à huis clos. Quand il a livré les noms de ceux qu'il accuse, ordre lui a été donné de se taire, et le président a fait appeler les gardes. Pour un habitué des prétoires de la métropole, où pourtant ont été jugées des affaires brûlantes et dans une atmosphère souvent tendue, la différence est apparue grande dans le ton et dans l'ambiance générale d'une audience. Sans doute est-elle apparue plus grande encore au bâtonnier Thorp, dont le président Catherineau montra qu'il voulait ignorer la personnalité. C'est ainsi que lors du dépôt des conclusions, sur lesquelles il fut d'ailleurs refusé de statuer afin que le huis clos soit ordonné, avant que Mme Audin parle, le président a dit au bâtonnier Thorp, qu'il avait reçu au demeurant avant l'audience : « Rappelez-moi votre nom, je vous prie. »

De même on imaginerait mal dans un tribunal métropolitain le commissaire du gouvernement disant que la défense n'a aucun droit à s'opposer à une demande de huis clos, alors que cette mesure implique un jugement motivé, c'est-à-dire répliqué. Le fossé est patent entre une justice militaire sûre de soi et une défense qui a l'impression de devoir se soumettre ou se démettre. Sans doute le caractère particulier du procès prêtait-il à ces heurts.

C'est ainsi que l'on découvre combien le souhait de Mme Audin de donner aux juges d'Alger les raisons de « l'absence » de son mari, fût-ce en invoquant l'article 630 du code de procédure pénale, était voué à l'échec. Elle n'a eu que la ressource d'une déclaration à la presse pour répéter une fois encore sa « protestation indignée » et sa certitude de la mort de son mari. Il convient d'observer que le tribunal n'a pas interdit à Mme Audin de s'adresser à lui en ce sens, qu'il lui réservait ce droit après avoir ordonné le huis clos. Elle l'a refusé et s'en est expliquée en déclarant :

« En prononçant le huis clos comme il vient de le faire, et en me refusant l'assistance de mon avocat, Me Thorp, le tribunal prouve aujourd'hui sa volonté d'éviter toute publicité à cette déclaration ». C'est en effet le fond du problème.

C'est aussi ce que fit ressortir Me Matarasso dans son intervention.

« Alors, a-t-il dit, il faudrait qu'on se laisse assassiner, torturer, insulter, et qu'au jour de l'audience on prononce le huis clos ? Qui donc a dépassé la mesure ? Qui l'a dépassée dans les faits ? Non, il n'est pas trop tard pour l'honneur de l'armée que certaines choses soient étalées publiquement. Nous avons estimé que ceux qui déshonorent l'armée sont ceux qui pratiquent ces méthodes, et ensuite ceux qui les couvrent. Si l'armée n'est pas assez forte pour les chasser, qu'y pouvons-nous ? »

Ces violences verbales, ces cris proches de l'insulte, ces assauts de conclusions, relevaient autant du forum que du prétoire ; et il est regrettable qu'une défense des principes ait suscité un tel tumulte. Mais qui oubliera, perdu dans cette discorde de mots, le filet de voix de Mme Audin, cette supplication qui répétait seulement : « Je veux dire pourquoi mon mari n'est pas là » et que personne ne paraissait entendre.

----- On nous signale que si la censure a été supprimée en Algérie depuis la dernière campagne électorale et, n'a officiellement, jamais été rétablie, le contrôle de la police, qui s'exerce chaque soir sur les quotidiens algérois, allant jusqu'à la suppression d'un article ou d'un titre, est devenu particulièrement strict depuis le début du procès Alleg. Les consignes tendent à réduire les déclarations des inculpés, et à ne pas rendre publics les noms prononcés à propos de tortures. Une menace de saisie pèse ainsi semble-t-il, sur les quotidiens d'Alger, limitant gravement, la possibilité d'informer le public.

----- Moscou, 14 Juin A.F.P.

L'agence Tass annonce de Prague que l'Organisation internationale des journalistes (dont le siège est à Prague) a adressé un message au tribunal militaire d'Alger demandant la libération immédiate d'Henri Alleg.

----- M. WILLIAM THORP l'affaire Audin va se développer.

Le bâtonnier René-William Thorp, qui a regagné Paris lundi soir, devait rencontrer mardi Me Paul Arrighi, bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, et M. Maurice Patin, président de la Commission de sauvegarde, afin de les saisir l'un et l'autre des incidents survenus à la première audience du procès Alleg.

« Je n'ai pu donner des indications sur les raisons de l'absence de Maurice Audin, a déclaré Me René-William Thorp, puisque le président a considéré que je n'avais pas le droit de plaider et qu'il n'a pas accepté les conclusions que je déposais au nom de Mme Audin concernant justement le droit que j'avais de plaider. Je me suis fait donner acte de ce refus. De telle sorte. Mme Audin va être en mesure de former un pourvoi en cassation sur le fait même que son avocat a vu rejeter ses conclusions sans avoir été admis à les développer, ce qui est le droit le plus strict de la défense.

« L'affaire Audin va donc se développer. »

On ignore encore les démarches qu'envisage d'entreprendre, pour sa part, M. Maurice Patin.

Quant au bâtonnier Arrighi, il se trouve désormais saisi de deux affaires issues l'une et l'autre du même procès. On sait en effet que Me Borker l'a avisé de l'interdiction qui lui est faite de se rendre en Algérie où il devait, lui aussi, assister Mme Audin.

Dans un bref communiqué publié lundi après-midi, le Comité Audin affirme d'autre part que Maurice Audin est mort le 21 juin 1957 étranglé par un officier et poursuit : « Le jugement par contumace d'un mort assassiné serait une complicité morale de cet assassinat... Un tribunal français ne peut étrangler la vérité, qui prévaudra nécessairement... »


l'Echo d'Alger, mercredi 15 juin 1960

PAR VOIE DE CONCLUSION ET DE REQUETE

Les avocats parisiens du procès "Alleg" demandent la récusation du président du tribunal militaire

Les juges rejettent cette demande et renvoient les débats à ce matin neuf heures

Le procès Henri "Alleg" qui s'est, poursuivi hier à huis-clos, tout au moins pour tout ce qui ne concernait pas les jugements rendus par le tribunal sur les conclusions de la défense, a été riche en péripéties et rebondissements divers.

Dans la matinée, les avocats parisiens : Mes Matarasso, Dhosse et Douzon avaient demandé la levée du huis-clos. Par jugement public, les juges, après en avoir délibéré, rejetèrent ces conclusions.

Les défenseurs engagèrent alors une véritable bataille de procédure, véritables tour de prestidigitation et de « jonglage » avec les articles du code de procédure pénale, une bataille destinée, semble-t-il, à enfermer le tribunal dans une impasse.

Nous saurons aujourd'hui s'ils y ont réussi.

Mais reprenons plutôt l'affaire par le détail.

Me Dhosse, appuyé par ses confrères, demanda au tribunal de récuser le président.

Le tribunal se déclara incompétent et renvoya les avocats auprès du Premier président pour obtenir éventuellement de lui une requête de procédure en récusation. Dans l'après-midi, les défenseurs déposèrent leur demande à la première présidence. Puis, de retour au tribunal militaire, demandèrent, par voie de conclusion, un « sursoit de statuer en attendant la décision du Premier président ». C'était implicitement rechercher un renvoi de l'affaire « sine die ».

Nouvelle délibération du tribunal, nouveau jugement public, nouveau rejet des conclusions. Toutefois, pour respecter les droits de la défense, le tribunal accepta de renvoyer à ce matin 9 h. les débats, afin de permettre au Premier président de prendre telle décision qu'il jugera nécessaire.

Deux solutions se présentent désormais. Ou le Premier président se déclare incompétent, et les avocats ne manqueront pas de demander de nouveau le renvoi de l'affaire pour permettre au différend d'être tranché par décision des juges, ou le Premier président rejette la requête et le procès se poursuivra jusqu'à sa conclusion.

Dans ce cas, les avocats parisiens s'abstiendront probablement de plaider (encore que commis d'office) ainsi qu'ils en ont publiquement manifesté l'intention. Et déjà, dans leur esprit, se profile, dit-on, la silhouette de la Cour de cassation.

R.-Y. Q.


le Journal d'Alger, mercredi 15 juin 1960

Au procès des militants du P.C.A.

ALLEG ET SES CO-INCULPÉS REFUSENT DE RÉPONDRE

LE HUIS CLOS EST MAINTENU

Les débats de la deuxième Journée concernant le procès des membres du parti communiste algérien se sont poursuivis hier à huis clos, suivant le jugement pris lundi matin par le tribunal permanent des forces armées à la suite de nombreux incidents soulevés par les accusés et leurs défenseurs.

D'après les rumeurs qui circulaient dans les alentours du prétoire le déroulement de l'affaire s'étendait en longueur à l'audience de la matinée car les accusés refusant de répondre au président qui les interrogeait sur le fond celui-ci était chaque fois dans l'obligation de faire connaitre leurs déclarations par la lecture des cotes du dossier où elles étaient transcrites et cela en présence des défenseurs qui demeuraient également muets.

Seul, Constant Tiffou qui, au printemps 1957 n'étant plus d'accord avec le Parti pour engager la lutte contre la France, avait rompu ses relations avec lui, désolidarisé des autres accusés, s'expliquait sur les faits qui lui étaient reprochés.

Micia LEYVAL

(PAGE 5 - 1re COLONNE)

LE PROCÈS DU P.C.A.

(SUITE DE LA 1re PAGE)

Auparavant, à ce qu'il parait, les avocats avaient formulé une nouvelle demande de levée du huis clos qui avait été rejetée.

Les avocats parisiens ont saisi le premier président d'une requête en récusation du président du tribunal

Au cours de la séance de l'après-midi, les témoins ayant été entendus, les avocats parisiens -- sauf Me William Thorp qui a regagné Paris dans la soirée de lundi pour saisir le bâtonnier Arrighi et le président de la commission de sauvegarde M. Patin, des incidents du matin -- ont déposé des conclusions tendant à la récusation du président du Tribunal du fait de sa partialité. Ces conclusions ont été rejetées par le Tribunal qui déclara que le rejet appartenait au Premier Président.

Maîtres Dosse et Douzon se sont alors rendus -- nous les y avons rencontrés -- au Palais de Justice, à 18 h, pour saisir le Premier Président d'une requête en récusation du président du Tribunal permanent des forces armées.

En vertu des dispositions du code de justice militaire, en attendant la réponse que donnera le Premier Président à leur requête, les défenseurs demandèrent au Tribunal le renvoi de l'affaire. Celui-ci après s'être retiré pour en délibérer, a rendu publiquement son jugement :

Il a ordonné le renvoi l'affaire au mercredi 15 juin 1960, à 9 h, pour permettre le cas échéant à M. le Premier Président de prendre telle ordonnance qu'il jugera utile.

Notons que les accusés Fernand Boillat et Christian Buono qui bénéficiant de la liberté provisoire n'avaient pris place au banc des accusés qu'au début du procès. A nouveau endoctrinés par leurs défenseurs et leurs co-inculpés, ils ont observé la même attitude que ces derniers en refusant de répondre aux questions qui leur ont été posées.


Paris Presse l'intransigeant, mercredi 15 juin 1960

Ce matin, au procès Alleg, le président maintient le huis clos, les avocats s'indignent

UN ACCUSÉ BRISE LA CONSIGNE DU SILENCE

Commentaire sous la photo : Le front en avant, les épaules rentrées, le torse incliné vers le sol, il ressemble au joueur de rugby à l'instant de la mêlée : c'est Me Matarasso, défenseur d'Akkache à l'entrée du palais de justice d'Alger. Impassible, un policier militaire le regarde « foncer ».

C'est Tiffou, ex-négociateur des accords F.L.N.-P.C. algérien qui répudie l'action terroriste

De nouveaux incidents se sont produits ce matin à l'ouverture de la troisième audience du procès Alleg. Le tribunal pénétrait dans la salle à 8 h. 30 et s'apprêtait à poursuivre les débats à huis clos, lorsque les avocats demandèrent l'annulation du huis clos.

Photo d'Ahmed Akkache encadrée par : Le seul musulman et Akkache est le seul musulman parmi les accusés. Très violent, il a été expulsé, sur ordre du président pour avoir affirmé ne reconnaître qu'un gouvernement : le G.P.R.A.

Photo d'Henri Alleg encadrée par : L'intellectuel du groupe et Henri Alleg, ex-directeur d' « Alger Républicain », auteur du livre « La Question », est le type même de l'intellectuel d'extrême - gauche, sectaire et haineux. Lui aussi a été expulsé par les gardes.

Photo de Maurice Audin encadrée par : Il a disparu et Maurice Audin, jeune agrégé de mathématiques, a disparu. Sa femme, qui a voulu le représenter au procès, affirme qu'il a été assassiné. La justice le considère en fuite.

Cette demande, en attendant la réponse du tribunal, permit au public de pénétrer dans la salle d'audience.

Lorsque le président Catherineau annonça que le tribunal rejetait les conclusions de la défense, les accusés, et en particulier Akkache, se mirent à crier

« Dans ces conditions, nous refusons de nous prêter plus longtemps à une parodie de justice. Nous n'avons plus rien à faire ici. Qu'on nous expulse ! »

Quant aux avocats, ils s'écriaient :

« Que voulez-vous que nous fassions ? Nous taire ! »

Le huis clos

Le président fit évacuer la salle, où le tumulte se poursuivait. L'audience reprit ensuite à huis clos. Le jugement rendu ce malin par le tribunal fait état de " l'attitude des accusés, qui empêche de rendre solennellement et dignement la justice ".

Il est évident que la seule chose qui intéressait la défense était la présence de nombreux journalistes métropolitains.

Le huis clos a supprimé l'estrade politique. Le président Catherineau lit maintenant d'une voix monotone les dossiers, devant une défense et des inculpés pratiquement muets.

Il se désolidarise

Seul Tiffou consent à s'expliquer.

Tiffou était hier dans le box des accusés et, quoique après les premiers attentats d'Alger il se soit désolidarisé de l'action terroriste du parti communiste algérien, ses camarades ne paraissaient pas le tenir en quarantaine.

Tiffou faisait partie du parti communiste depuis un certain temps.

Il était même l'un des adjoints du Dr Hadjeres, qui négocia des accords entre le F.L.N. et le parti communiste algérien.

Pendant longtemps Tiffou, qui faisait partie de l'appareil militaire, passait aussi pour être l'un des responsables les plus importants de l'appareil clandestin.

On suppose qu'il a été particulièrement horrifié par les résultats des attentats à bombe contre la population civile et qu'il a renoncé à son action.

Le bâtonnier Thorps rentre à Paris

Il s'en est encore séparé hier, après le prononcé du huis clos, car il a été le seul des inculpés à répondre aux questions du président.

On affirme, dans les milieux du tribunal, que son dossier est l'un des plus légers de l'accusation.

Le bâtonnier Thorp, défenseur de Mme Audin, est rentré hier soir à Paris pour saisir, a-t-il dit le bâtonnier en exercice, Me Arrighi, et M. Patin, président de la commission de sauvegarde, des incidents qui ont eu lieu hier au procès.

« Je n'ai pas pu donner des indications sur les raisons de l'absence de Maurice Audin, a déclaré le bâtonnier, puisque le président a considéré que je n'avais pas le droit de plaider et qu'il n'a pas accepté les conclusions que je déposais au nom de Mme Audin concernant justement le droit que j'avais de plaider. Je me suis fait donner acte de ce refus. Mme Audin va donc être en mesure de former un pourvoi en cassation sur le fait même que son avocat a vu rejeter ses conclusions, sans avoir été admis a les développer, ce qui est le droit le plus strict de la défense.

« L'affaire Audin » va donc se développer », a-t-il conclu.

Le huis clos n'arrange rien

« L'AFFAIRE AUDIN » CONTINUE A TOUT EMBROUILLER

Les juges du tribunal militaire ayant décidé hier, après les violentes diatribes de la défense, le huis clos, le procès d'Alger va se dérouler un peu comme celui de Kafka. Ce ne sera qu'un monologue. Pendant deux jours, puisque accusés et avocats seront muets, les juges seront mis au courant des éléments du dossier par la voie monocorde du président du tribunal. Il développera à la fois les charges et les moyens de la défense. Seul, un des accusés, M. Constant Tiffou, qui s'est désolidarisé de ses camarades, engagera le dialogue.

Ce qui intéressait le plus les avocats, c'était évidemment la présence dans le prétoire de nombreux journalistes métropolitains. Hier soir, dans le bar de l'hôtel Aletti, ils cachaient mal leur désappointement. Certains d'entre eux regrettent même probablement leur numéro de violence qui les a privés d'une tribune idéale. On ne peut, en effet, qu'être frappé, et le public algérois l'a compris puisqu'il semble se désintéresser totalement de l'affaire, de l'écart qui s'est institué entre les buts de la défense et l'objet même du procès.

Une machine de guerre

De même, on peut regretter que le tribunal des forces armées ait prononcé le huis clos. C'est une mesure parfaitement légale, mais qui n'étouffera pas la voix de Mme Audin, et ne fera, au contraire que l'amplifier. Dans un procès politique, enfin, c'est une mesure qui sera interprétée comme un aveu de faiblesse.

De quoi s'agit-il, en effet, à Alger ? Avant tout, des responsabilités du parti communiste algérien dans les meurtres commis par le F.L.N. qui, eux, se font en plein jour. Pour masquer celte réalité sanglante « l'affaire Audin » est une merveilleuse machine de guerre dont certains avocats de la défense ont immédiatement compris l'intérêt. C'est pourquoi ils ont transformé le prétoire du tribunal militaire en banc d'accusation de « certaines méthodes policières ».

Mme Audin dans son droit

Que le tribunal militaire ait refusé aux accusés qui passent bien entendu sous silence les « méthodes policières » du F.L.N., le droit de salir l'armée dans son ensemble, nous parait parfaitement normal. On comprend moins que le président ait refusé la parole à Mme Audin. Aux termes de l'article 120 du Code de justice militaire, qui renvoie à l'article 630 du Code de procédure pénale, elle avait le droit de se présenter à l'audience. « Si l'accusé, dit cet article, est dans l'impossibilité absolue de déférer à l'injonction, ses parents ou ses amis peuvent proposer une excuse. » C'est avec raison que le bâtonnier Thorp, qui va saisir la commission de sauvegarde de ce refus « contraire au droit le plus strict de la défense » a pu dire hier : « L'affaire Audin va donc se développer ».

Le vrai procès

Ce que Mme Audin avait à dire, tout le monde le sait : « Mon mari est mort », a-t-elle eu le temps de hurler avant d'être expulsée du tribunal. Un homme qui est accusé d'aider des assassins mérite la mort, mais celle-ci ne doit pas être infligée sans jugement. N'aurait-il pas été plus payant et surtout plus courageux de laisser Mme Audin expliquer sa version des faits. Le tribunal de Rennes doit, prochainement, se prononcer sur la « disparition » de son mari et s'il est prouvé qu'un officier a commis une faute contraire à l'honneur, il sera sévèrement puni, comme la loi d'ailleurs l'exige. Cette clarification apportée, le vrai procès d'Alger : celui de l'aide apportée par Alleg, Akkache et Audin aux tueurs du F.L.N. pourrait commencer. Il eut peut-être mieux valu attendre qu'elle soit apportée pour éviter, ce qui va malheureusement être le cas, que ce procès ne devienne un monstrueux moyen de propagande antifrançaise.

Alain de SEDOUY.

PAS DE HUIS CLOS AU CIMETIERE D'ORAN

(photo)

commentaire sous la photo : Il y a huit jours, un tueur du F.L.N. a lancé une grenade dans la salle des fêtes d'un restaurant d'Oran ou l'on fêtait un mariage. Résultat : quarante-six blessés parmi lesquels plusieurs enfants, dont deux bébés de cinq mois. L'un d'entre eux, Daniel Hernandez, a succombé à ses blessures et vient d'être enterré au cimetière d'Oran.


l'Echo d'Alger, jeudi 16 juin 1960

Au tribunal militaire d'Alger

Peine de réclusion criminelle aux leaders du PC algérien

-- Akkache et Moine 20 ans

-- Caballero et Catogni : 15 ans

-- Alleg : 10 ans de prison

Constant Tiffou et Fernand Boillat relaxés

LIRE NOTRE INFORMATION EN PAGE 14

Au terme d'un procès riche en incidents

Peines de réclusion criminelle aux leaders du P.C.A. clandestin

André MOINE

Ahmed AKKACHE

20 ans

Paul CABALLERO

Georges CATOGNI

15 ans

ALLEG 10 ans

de prison

BUONO, 5 ans

Sont relaxés : Constant TIFFOU et Fernand BOILLAT

 

Le procès des communistes algériens a été enfin mené, hier à midi, non sans mal, à sa conclusion. On attendait avec curiosité l'audience de cette troisième journée. Elle fut, comme la précédente, fertile en incidents, ou, plus exactement, en rebondissements.

Au début de l'audience on croyait à de nouvelles conclusions des avocats parisiens tendant au renvoi de l'affaire. Le premier président n'ayant pas encore statué sur la requête en récusation, les défenseurs s'abstiennent de déposer des conclusions. Mais manifestèrent leur intention de ne pas plaider, à l'exception de Me Narboni, avocat de Constant Tiffou, qui s'était désolidarisé de ses co-inculpés. Un Incident éclata alors entre avocats parisiens et le président du tribunal, Incident dont fut saisi le bâtonnier en exercice du barreau d'Alger.

Entre temps le lieutenant-colonel Franchi, commissaire du gouvernement, dans son réquisitoire assez bref, avait demandé le maximum de la peine, pour tous les accusés, sauf Tiffou dont il abandonnait le cas à la sagesse du tribunal.

Sanctions contre les avocats

A 10 h. 15, le bâtonnier Pierre Perrin, substituant le bâtonnier en exercice Maurice Laquière, empêché, arriva au tribunal. Au cours d'une séance privée, le président lui demanda des sanctions contre les avocats parisiens. Mais l'intervention du bâtonnier permit d'apaiser l'incident et le président voulut bien accepter de retirer sa demande.

Le bâtonnier constata toutefois que le refus de plaider, pour un avocat, surtout lorsqu'il était en accord avec le client qu'il continuait d'assister n'était pas un manquement aux règles de l'ordre. De ce fait l'audience reprit en séance publique pour la lecture des questions auxquelles le tribunal avait à répondre. Alors que les juges se retiraient pour délibérer, les accusés, debout, sauf Tiffou, crièrent : « Vive l'indépendance nationale algérienne ».

Le verdict

Il était 11 h. 10. A 11 h. 35, le tribunal revint avec le jugement suivant :

André Moine et Ahmed Akkache : 20 ans de réclusion criminelle ; Paul Caballero et Georges Catogni, 15 ans de réclusion criminelle ; Alleg, 10 ans de prison et 3.600 NF d'amende ; Christian Buono, 5 ans de prison.

Constant Tiffou et Fernand Boillat ont été relaxés.

Les avocats parisiens : Matarasso, Donzon et Dhosse présenteraient un recours en cassation.

R.-Y.Q.


le Journal d'Alger, jeudi 16 juin 1960

AU TRIBUNAL DES FORCESARMEES D'ALGER

VERDICT AU PROCÈS DES COMMUNISTES

Moine et Akkache : 20 ans de réclusion criminelle

Caballero et Calogne 15 ans

Alleg 10 ans de prison ; Buono, 5 ans

Tiffou et Boillat, relaxés

Encore des incidents entre le Président et la défense

Se poursuivant toujours à huis clos, les débats de la troisième journée du procès des militants du PCA ont repris hier matin à 9 h. 30. Dès l'ouverture de l'audience, les bruits nous parvenaient qu'un très vif incident avait éclaté entre le président du Tribunal permanent des Forces armées et les défenseurs parisiens. Aussitôt après avoir entendu le réquisitoire du commissaire du gouvernement recourant le maximum des peines pour chacun des accusés et s'en remettant pour le seul Constant Tiffou à la sagesse du tribunal, Maîtres Matarasso, Douzon et Dosse quittaient le prétoire pour se rendre auprès du bâtonnier de l'Ordre afin de l'entretenir de l'incident.

En leur absence, Me Narboni, conseil de Tiffou plaidait en faveur de son client désolidarisé, on le sait, depuis 1957, des autres accusés. Après quoi l'audience était suspendue.

Micia LEYVAL.

(PAGE 6 -- 2o COLONNE)

(SUITE DE LA 1re PAGE)

Le bâtonnier Perrin, substituant le bâtonnier en service Me Maurice Laquière, suivi des avocats parisiens arrivait au tribunal à 10 h. 30 pour régler le différend qui s'était produit entre ces derniers et le président. Différend né, pensait-on, de leur refus de plaider alors que le président les avait commis d'office à l'issue de l'audience publique de lundi matin.

Au terme de cette entrevue qui eut lieu en privé l'audience fut reprise publiquement à 11 heures : le bâtonnier Perrin avait parait-il reconnu que les défenseurs parisiens étant commis d'office avaient assuré par leur présence la défense de leurs clients bien que renonçant à leurs plaidoiries en plein accord avec les accusés. Il en résultait donc qu'ils ne prendraient pas la parole, comme d'ailleurs également Me Becker du barreau d'Alger, commis d'office dans cette affaire. Le bâtonnier était en outre intervenu pour que le Président consente à retirer les sanctions qu'il avait demandées à l'encontre de Maîtres Matarasso et Dosse.

Portes ouvertes au public, le président donna alors lecture de la trentaine de questions auxquelles devaient répondre les juges. Il achevait à peine que d'une commune voix -- exception faite de celle de Tiffou -- les accusés claironnaient : « Vive l'indépendance nationale de l'Algérie ». Les gardes les emmenèrent et le tribunal se retirait pour délibérer. Il était 11 h. 10.

Quarante minutes plus tard le Jugement était rendu : André Moine et Ahmed Akkache, 20 ans de réclusion criminelle ; Paul Caballero et Georges Catogni ; 15 ans de réclusion criminelle ; Henri Sallem dit « Alleg » 10 ans de prison et 3.600 NF d'amende ; Christian Buono, 5 ans de prison ; Fernand Boillat et Constant Tiffou sont relaxés.


l'Humanité, jeudi 16 juin 1960

DANS L'OMBRE DU HUIS CLOS

Les juges d'Alger ont condamné

Akkache et Moine (20 ans de réclusion), Alleg (10 ans de prison)

Caballero et Catogni (15 ans de réclusion), Bueno (5 ans de prison)

CEUX-CI ONT ACCUEILLI LE VERDICT EN CRIANT LEUR FOI DANS L'AVENIR DE L'ALGERIE

(De notre envoyée spéciale Madeleine RIFFAUD)

ALGER. 15 juin (par téléphone). -- A 11 h. 45, hier matin, le président Catherineau, dans cette salle de la rue Cavaignac où il nous avait donné enfin le droit d'entrer, est venu lire le jugement que le tribunal militaire avait infligé dans l'ombre, dans le huis clos. Des peines maximum ont été prononcées. et dans quelles conditions ! Pour Ahmed Akkache, secrétaire du Parti Communiste Algérien 20 ans de réclusion criminelle. Henri Alleg, lequel comme chacun sait n'a dans son dossier que le crime d'être communiste algé-

( SUITE EN PAGE 3.)

(Suite de la première page)

rien et d'avoir cherché légalement à faire reparaitre son journal « Alger Républicain », est frappé de 15 ans de prison et de 3.600 NF d'amende. André Moine, 20 ans de réclusion criminelle, Paul Caballero -- qui fut condamné à mort sous Vichy -- et Catogni, 15 ans. Quant aux autres communistes algériens arrêtés dans d'autres affaires et qui avaient été impliqués assez artificiellement au procès du secrétaire de leur Parti, Boualla et Tiffou, déjà en liberté provisoire, Ils sont relaxés. Buono, un jeune Instituteur qui est le beau-frère de Maurice Audln, et qui est en liberté provisoire pour des raisons médicales, est frappé de 5 années de prison et on ne sait s'il sera arrêté de nouveau dans les quelques heures qui viennent, bien qu'il ait déjà accompli plus de la moitié de sa peine.

Dans quelles circonstances ces condamnations ont-elles été infligées ? Dès 9 heures, hier matin, les journalistes étaient de nouveau devant les portes fermées du tribunal La seule nouvelle qui filtrait : le premier président de la cour d'appel d'Alger, qui avait reçu, comme nous l'avions indiqué, la demande faite par Mes Matarasso Douzon et Dosse de récusation du président Catherineau. avait demandé un délai pour examiner le dossier. Or le tribunal militaire, qui aurait pu attendre courtoisement la décision du magistrat, n'en avait rien fait et continuait de " juger " sans désemparer. Dans la rue, les journalistes de la presse parisienne n'avaient même plus le droit, hier matin, de rester debout en face du tribunal.

Les gardes avaient reçu des ordres et nous forçaient à circuler sans cesse.

D'ailleurs, les journalistes de Paris sont considérés ici de plus en plus comme des gêneurs dans les milieux ultras. C'est ainsi qu'avant-hier. alors qu'il revenait d'écouter le discours du président De Gaulle, dans un café de l'avenue Michelet, Jean Coin, de « France Nouvelle », a été suivi et menacé par deux individus qui lui ont posé le revolver sur l'estomac en le traitant de « salaud ».

Seuls les journalistes d'Alger, amis de la police, pouvaient parfois entrer dans le hall du tribunal pour essayer de savoir où en étaient les débats.

Les avocats n'ont pas plaidé

Peut-on d'ailleurs parler, à propos de ce procès de débats ? Vers 9 h. 30 les avocats parisiens sortaient pour se rendre chez le bâtonnier d'Alger après un vif incident avec le tribunal militaire. D'accord avec leurs clients, ils avaient refusé de plaider afin de ne pas se prêter à ce qu'Ahmed Akkache appelait en audience publique « une parodie de justice ». Seul l'avocat de M. Tiffou, sur la demande de son client, plaida quelques instants. Même les avocats d'Alger, désignés d'office par le tribunal pour présenter la défense d'Ahmed Akkache, de Henri Alleg et de leurs compagnons, se déclarèrent solidaires de leurs confrères parisiens, appuyés par le bâtonnier d'Alger Me Perrin. Ils refusèrent, aux aussi, de prendre la parole malgré l'injonction du président du tribunal.

Vive l'indépendance nationale de l'Algérie !

Quant aux accusés, pendant le procès lui-même comme après le réquisitoire, ils restèrent de marbre et ne dirent pas un seul mot pour leur défense, C'est seulement avant que le tribunal ne se retire pour délibérer qu'il nous fut permis d'entrer enfin quelques minutes dans la salle. Comme on nous faisait évacuer de nouveau, les communistes algériens se levèrent spontanément et crièrent tous ensemble : « Vive l'indépendance nationale de l'Algérie ! ». Ce furent les derniers mots que nous ayons pu entendre d'Ahmed Akkache et d'Henri Alleg. Le jugement du tribunal militaire est lu aux accusés hors la présence du public.

Cependant famille et amis connus et inconnus attendaient toujours le passage du fourgon emportant vers la prison Akkache et Alleg. Ils attendaient seulement pour voir ce fourgon disparaitre et peut-être pour pouvoir faire un signe amical de la main qui serait aperçu derrière les grillages épais par ceux qui venaient d'être condamnés. Nous vîmes alors sortir le président Catherineau. Montant dans sa voiture et bien escorté, il n'avait pas quitté dans la rue l'air affreusement gêné qu'il avait eu constamment en lisant le jugement. C'est la faute d'Audin, c'est la faute de Djegri. C'est la faute d'Akkache et d'Alleg. La faute des disparus et des survivants... " Paris-presse" le dit lui-même : « Le huis clos n'arrange rien. L'affaire Audin continuera à tout embrouiller. »

Le huis clos n'a pu tout cacher

Le journal « Dernière Heure » d'Alger titre en première page : « Vaste orchestration à Paris et à l'étranger autour du procès Alleg-Audin ». On commence, semble-t-il, à regretter dans les rangs des ultras, de l'armée et de la police que la mesure du huis clos n'empêche pas, bien au contraire la vérité de se savoir et le scandale d'éclater.

On a condamné le plus largement possible. Et alors ? Qui sort vaincu de cette tragédie entre la vérité et ceux qui veulent la cacher ? Déjà les avocats ont déposé une demande de cassation du jugement qui frappe Akkache, Alleg et leurs compagnons.

Dans le fourgon qui les emmenait, les condamnés avaient le sourire

Demain peut-être M. Patin, président de la Commission de sauvegarde sera prêt à agir. Il aura à connaître de cette affaire, tout le laisse présumer, ainsi que d'autres affaires du même ordre. « La vérité se sait toujours », comme disait Alleg dans « La Question ».

Et la paix a besoin de la vérité... Hier matin le fourgon qui emmenait les prisonniers est passé devant nous. Embouteillé dans les voitures de la police et de l'armée il mit quelque temps à manoeuvrer. Assez pour que nous puissions apercevoir derrière les grillages épais le geste de la main d'Ahmed Akkache et, plus près de nous, le visage d'Henri Alleg strié par les barreaux.

Et c'était bouleversant pour chacun de nous de voir ces hommes : Akkache, Alleg et Moine derrière leurs grillages sourire ainsi à leurs amis algériens de la rue.

Nous pensions aux paroles prononcées la veille par de Gaulle sur l'indépendance qu'il a fallu accorder aux peuples de l'Afrique Noire, qu'on le regrette ou non. « Tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voiles, le charme du temps des équipages ».

La réalité historique c'est l'indépendance pour l'Algérie qu'ils réclament. Chaque jour passé ici nous en persuade davantage et si Akkache et Alleg pouvaient sourire, eux qui sont retournés poursuivre leur calvaire, c'est qu'ils ont le sentiment comme ils l'ont dit au procès d'être engagés avec leur peuple, avec leur parti, dans ce courant irrésistible de l'Histoire.


page réalisée grâce aux documents fournis par Philippe Roy, scannés et convertis par Michel Buono